Le Fonds André Bourgeot, du Sahara aux steppes de l’Asie centrale : une anthropologie politique du nomadisme
André Bourgeot, directeur de recherche au CNRS, membre du laboratoire d’anthropologie sociale (LAS – UMR7130), est un spécialiste de l’anthropologie politique du nomadisme. Ces recherches, menées dans une perspective comparative associant terrains africains et asiatiques, ont contribué à la connaissance des sociétés nomades non à travers « le mythe éculé d’une errance pseudo-romantique mais dans toutes les composantes de sa réalité »1.
Son fonds d’archives dont la racine de cote est FAB, déposé en 2021 à la bibliothèque Claude Lévi-Strauss du laboratoire d’anthropologie sociale, rassemble les matériaux produits ou collectés au fil de ses enquêtes. Il est composé de sept sous-fonds : recherche fondamentale, recherche-développement, activité scientifique, documentation scientifique, projet scientifique, correspondance et valorisation, auxquels s’ajoute un important corpus photographique de plus de cinq mille clichés constitués entre 1969 et 2006, dont le versement a été effectué en plusieurs fois courant 2025-2026. C’est en s’appuyant sur ce corpus photographique que cet article entend faire découvrir l’un des terrains majeurs d’André Bourgeot, le Niger, à travers la confédération touarègue des Kel Ewey, agro-pasteurs caravaniers de l’Aïr.
Une anthropologie politique du nomadisme
Consacrant l’essentiel de ses recherches aux communautés touareg de l’Afrique saharo-sahélienne, André Bourgeot a mené de nombreuses enquêtes mettant en lumière la pratique du nomadisme et ses évolutions, des années 1970 à nos jours, principalement au Niger et en Algérie (dans les massifs sahariens de l’Aïr et de l’Ahaggar), au Mali et, dans une moindre mesure, au Tchad et en Mauritanie. Inscrites dans une approche écosystémique qui intègre les dimensions zootechniques et agrostologiques (étude des pâturages), ces enquêtes portent une attention particulière aux « […] activités économiques relatives aux productions agricoles, pastorale et caravanière »2.
Ses recherches nourrissent également l’élaboration de politiques de développement en faveur de ces sociétés nomades, comme en témoignent les archives du projet de conservation et de gestion des ressources naturelles dans l’Aïr et le Ténéré. Cette articulation entre recherche fondamentale et recherche et développement constitue pour André Bourgeot une position épistémologique dont l’anthropologue livre les tenants et aboutissants dès 1987, dans une communication intitulée « Chercheurs et citoyens : perspectives »3, présentée durant le colloque international sur l’anthropologie face aux transformations des sociétés rurales, aux politiques et aux idéologies du développement, ayant eu lieu à Paris du 27 au 29 novembre 1986.
Dans une perspective comparative, André Bourgeot élargit dès les années 2000 son champ d’enquête à l’Asie centrale, notamment au Kirghizistan et en Mongolie, auprès des agro-transhumants kirghizes de l’oblast de Naryn autour du lac Songkol, mais aussi auprès des Bouriates de la région d’Aginsnkoe (oblast de Tchita), en s’intéressant aux recompositions du nomadisme dans les contextes politiques pré- et post-soviétiques.
Grâce à la densité de ces terrains, André Bourgeot parvient à saisir la complexité, la fragilité et le degré d’adaptabilité des communautés nomades face aux bouleversements écologiques, économiques et politiques qui transforment progressivement leurs modes de vie.
En effet, le changement climatique joue un rôle majeur sur les écosystèmes dont dépendent les communautés nomades. Comme le souligne Laurent Gagnol, « dans le monde sahélo-saharien et en particulier en milieu touareg, les études qui traitent des dynamiques spatiales renvoient principalement à la sédentarisation des nomades, laquelle est liée à la désertification et aux sécheresses »4.
À ces pressions climatiques et environnementales se superposent des mutations technico-économiques comme l’essor des transports motorisés au détriment des circuits caravaniers, qui reconfigurent les circuits d’échanges traditionnels, ainsi que des politiques étatiques coercitives de sédentarisation, l’ensemble concourant à une dynamique « d’intégration territoriale à la mondialisation et, en parallèle, d’assimilation socioculturelle à la modernité »5.
C’est dans ce contexte de transformations des pratiques du nomadisme que le fonds d’André Bourgeot acquiert sa pleine valeur documentaire. Les photographies produites sur un temps long attestent d’une méthodologie où l’image tient une place déterminante et permet une étude diachronique du nomadisme.
Une pratique photographique réflexive
Réalisées au cours de ses différentes missions, ces photographies font partie intégrante de la démarche scientifique d’André Bourgeot. Dès ses premiers terrains, il saisit l’importance de l’image comme objet d’étude et de mémoire, le procédé photographique permettant de collecter des données visuelles et de mémoriser de multiples détails relatifs aux faits observés, informations que l’œil nu, seul, ne pourrait retenir6.
Sa pratique photographique vise à saisir l’instantanéité, les prises de vues sont spontanées, parfois réalisés « à la hanche » pour rester discret, l’enjeu est de retranscrire « des réalités et des modes vie »7, mais également de produire des matériaux complémentaires à ces écrits.
Les sujets photographiés interviennent parfois dans ce processus. Comme André Bourgeot le mentionne dans un entretien conduit le 20 février 2026 au LAS, il arrivait que des personnes le sollicitent pour être photographiées dans certaines poses. De cette façon elles participent à la fabrication de l’image, contrôlant leur propre représentation.
Sur des supports variés (diapositives, négatifs, planches contacts, tirages noir et blanc et couleur), ces photographies documentent une multitude de thématiques : paysages, art rupestre, vie quotidienne (préparation des repas, pratique de l’artisanat…), ou encore cérémonies (mariages, fêtes religieuses). André Bourgeot porte également une attention particulière aux activités économiques telles que l’agriculture, le pastoralisme, le trafic caravanier, les échanges sur les marchés…


Chaque photographie est cotée et référencée systématiquement dans des carnets intitulés « audiovisuels » et numérotés de 1 à 9. André Bourgeot y consigne pour chaque image son sujet, son ancrage géographique et social, sa date de prise de vue. Ces carnets font écho au précepte de Marcel Mauss : « on ne fera jamais trop de photos, à condition qu’elles soient toutes commentées et exactement situées : heure, place, distance. On portera ces indications à la fois sur le film et le journal. »8.
L’ensemble de ces images est conservé dans vingt-trois classeurs numérotés de 1 à 23 sur lesquels sont consignés les dates extrêmes, les terrains étudiés ainsi que les sujets photographiés. Les images y sont organisées selon un classement chronologique de 1969 à 2006. Cette pratique permet de croiser efficacement les matériaux d’enquête et facilite grandement le travail archivistique.
Parmi les terrains documentés, il en est un qui occupe dans le corpus une place particulière par la richesse des matériaux : celui des touareg Kel Ewey, communauté d’agro-pasteurs caravaniers de l’Aïr. Les Kel Ewey, « ceux du bœuf », sont un groupe touareg établi en Aïr (massif montagneux situé au Niger dans la région du Sahara) depuis le XVIIe siècle. L’agropastoralisme des Kel Ewey est caractérisé par une combinaison complémentaire d’activités économiques relatives aux productions agricoles, pastorales et au trafic caravanier. Les photographies des Kel Ewey documentent les trois dimensions de cette économie.
Pastoralisme et agriculture : les fondements d’une économie agro-pastorale
Le pastoralisme constitue l’une des trois dimensions fondamentales de l’économie agropastorale des Kel Ewey. Pratiqué essentiellement par les femmes, il repose sur l’élevage des camélidés et des caprins. Les photographies 1 et 2, réalisées par André Bourgeot à Akari dans la région des monts Bagzan donnent à voir un troupeau de chèvres et quelques ânes rassemblé autour d’un point d’eau et conduit par des femmes issues de différents groupes domestiques.


Cette prise en charge féminine de l’élevage s’éclaire à la lumière du système matrimonial des Kel Ewey, la polygamie — dans la réalité majoritairement bigame — jouant un rôle déterminant dans la répartition du travail. La pluralité des épouses permet en effet de distribuer les tâches entre des cellules domestiques spécialisées « une première épouse résidant dans un village et s’adonnant aux divers travaux ménagers ; une deuxième épouse concentrant autour d’elle une cellule restreinte pastorale se livrant essentiellement au pastoralisme […] enfin une troisième épouse autour de laquelle s’organise une cellule restreinte agricole »9.
Ce pastoralisme aux déplacements de faible amplitude répond avant tout aux besoins alimentaires des unités domestiques, aux obligations sociales et aux rituels religieux (baptêmes, mariages, fêtes islamiques). Il constitue l’un des registres de ce qu’André Bourgeot nomme la « mobilité-flexibilité », système qui « […] conditionne les capacités d’adaptabilité ou d’adaptation à des contextes écologiques, économiques et politiques évolutifs, voire en pleine transformation »10 et qui assure « une occupation humaine et animale rationnelle de l’espace »11. Cette activité a été particulièrement fragilisée par les grandes sécheresses sahélo-sahariennes de 1969-1973 et 1984-1986, décimant une partie importante des troupeaux (bovins principalement)12.
Comme le souligne Angelo Maliki Bonfiglioli, c’est « à la suite de la disparition d’une partie substantielle de leur capital animal […] que la pratique directe de l’agriculture devient un refuge et un salut »13. André Bourgeot mène en 1980 une enquête sur ce phénomène par le biais d’un questionnaire dont les réponses constituent des données qualitatives précieuses pour se représenter l’ampleur de cet essor agricole.
L’agriculture, longtemps dévalorisée socialement dans le monde touareg, s’est progressivement imposée chez les Kel Ewey comme une activité complémentaire indispensable. Elle se pratique dans les kori14 dont les berges offrent des conditions propices à l’irrigation et à la culture.


Les photographies 3 et 4 donnent à voir un terrain irrigué de l’Aïr. Au premier plan on observe une culture céréalière et en arrière-plan une palmeraie. Dans ces espaces nommés jardins, sont cultivés des céréales, des légumes et des dattes qui sont destinés au commerce et à l’échange transsahariens. En effet, pastoralisme et agriculture s’intègrent au cœur du trafic caravanier des Kel Ewey qui sont « […] avec les Kel Geresse les plus grands caravaniers du monde touareg »15.
Les Kel Ewey empruntent trois axes caravaniers : la taghalam aussi nommée caravane de l’est, relie l’Aïr aux salines de Bilma en traversant le désert du Ténéré. L’aïran où les caravaniers au départ de l’Aïr se dirigent vers le haut Haoussa. Enfin la tekaref, axe caravanier traversant l’Ahaggar vers la Libye, a progressivement disparu au profit du transport routier.
La taghalam fait l’objet d’un reportage photographique réalisé de septembre à novembre 1973. Quittant le massif de l’Aïr, les caravaniers traversent le désert du Ténéré afin d’atteindre les oasis salifères de Bilma situées à plus de 500 km au nord-est d’Agadez. À Bilma, la caravane se charge de pains de sel et de dattes, marchandises qu’elle ramène vers l’Aïr.
La taghalam, anatomie d’un reportage photographique
La taghalam s’effectue de la mi-septembre (période correspondant à la fin des récoltes en Aïr) à la fin février. Près de 1400 km aller-retour, soit trente à trente-cinq jours à raison de seize à dix-huit heures de marche par jour. Cet axe caravanier traverse le désert hyper aride du Ténéré s’étendant sur près de 400 000 km² et dont les températures moyennes annuelles avoisinent les 35°C en journée et jusqu’à moins 10°C la nuit. Ces amplitudes thermiques considérables, conjuguées à l’absence de végétation et à de faibles précipitations (entre 10 et 15 mm de moyenne annuelle) font du Ténéré l’un des espaces les plus inhospitaliers du Sahara. Un tel voyage ne laisse aucune place à l’improvisation.
L’organisation de la caravane obéit à une hiérarchie précise. À sa tête se trouve le madugu (guide), chef du convoi qui mène le groupe en s’orientant de nuit grâce aux étoiles et de jours grâce à « différents petits indices qui sont tous relatifs et mouvants comme la direction du vent, la forme des cordons dunaires et des vaguelettes de sable, la courbe du soleil et de l’ombre par rapport à l’ombre du chameau »16. Sous son autorité, les amawezlu assurent la conduite d’une dizaine de dromadaires. Ces groupes organisés autour des unités domestiques se rejoignent au dernier point d’eau avant le Ténéré pour former un convoi unique.
La taghalam exige une organisation minutieuse s’étalant sur près d’un mois avant le départ, jour qui est fixé de manière propitiatoire par un marabout. Le fourrage, indispensable pour les dromadaires, mobilise les caravaniers pendant plus d’une dizaine de jours. Les dromadaires de bât doivent être sélectionnés, examinés et équipés.
Le dromadaire occupe une place centrale chez les Kel Ewey ; outre sa fonction de bât, cet animal emblématique de l’aristocratie guerrière sert également de « monture de prestige lors des visites galantes ou de courtoisie, des parades festives et des courses […] »17.
Les Kel Ewey utilisent trois races de dromadaire répondant à deux finalités différentes. On distingue les dromadaires de bât de races tibesti ou aïr et les dromadaires d’apparat de race targui. Sur la photographie 5, on observe au premier et second plans des dromadaires de race tibesti reconnaissables grâce à ces trois caractéristiques physiques : une imposante musculature, une babine inférieure proéminente et un pelage peu abondant. Particulièrement apprécié des Kel Ewey, notamment pour ses capacités de charges (près de 250 kg), le dromadaire tibesti est l’animal de bât par excellence du trafic caravanier.
Avant le départ, un gaya (rassemblement collectif) est organisé pour la fabrication des cordes servant à attacher les marchandises. Les Kel Ewey tressent à la main nattes et cordages, comme il est possible de le voir sur la photographie 6, où un touareg Kel Ewey vêtu du takakat (long vêtement fait de coton) et de l’emblématique tagelmust (voile de tête), assis dans le sable, tresse une corde faite de fibre de palme.
Les vivres nécessaires au voyage doivent être préparés et empaquetés, « tout est compté »18 pour répondre aux besoins essentiels à la traversée et limiter la charge portée par les dromadaires. À ces ballots de paille (servant à la consommation des animaux de bâts) s’ajoutent le matériel nécessaire à la survie du groupe (nourritures, bois pour le feu, tentes…) ainsi que les marchandises à vendre ou à troquer (issues de la production agricole des Kel Ewey). L’ensemble est rassemblé et noué avant d’être arrimé sur le dos des dromadaires (voir 7 et 8).


La caravane, une fois constituée et chargée, s’engage dans la traversée du Ténéré.


La vie quotidienne du convoi suit un rythme strict, avant l’aube, le madugu donne le signal : un premier feu est allumé tandis que les caravaniers s’affairent à la préparation du repas et du fourrage destiné aux bêtes. Dès que la marche est engagée, elle ne souffre d’aucune interruption, les hommes alternent entre déplacement à pied et chevauchée. Seuls deux repas viennent ponctuer le trajet. Entre ces deux moments, les caravaniers s’hydratent et s’alimentent grâce à la harjira, breuvage composé d’eau, de fromage de chèvre et de dattes pilées.
Durant cette traversée, les caravaniers usent de différents points de repères qui structurent leur itinéraire au cœur du désert, comme le rappelle Hélène Claudot-Hawad, « le territoire nomade comprend un grand nombre de marqueurs, historiques, géographiques, mémoriels, sacrés »19. C’est le cas de l’arbre du Ténéré que l’on peut observer sur l’image 11.
Au premier plan, l’arbre du Ténéré, un acacia solitaire situé à environ 235 km au nord-est d’Agadez, constitue depuis des siècles le point de repère incontournable des caravaniers sur la route de Bilma. À ses côtés, un pneu abandonné semble matérialiser la concurrence croissante du transport motorisé. En arrière-plan, la caravane des Kel Ewey se dirige vers les salines de Fachi.
L’image revêt une valeur documentaire d’autant plus précieuse que l’arbre a été renversé accidentellement par un camionneur en novembre 1973. Symbole emblématique du Ténéré, ses restes ont été récupérés et sont aujourd’hui conservés au musée à l’air libre Boubou-Hama, à Niamey, tandis qu’une sculpture métallique a été dressée à son emplacement pour perpétuer sa fonction de repère (voir photographie 12).
S’orienter et survivre dans le Ténéré est un savoir qui se transmet de générations en génération, l’éducation touarègue met « l’accent sur toutes les compétences qui permettent la mobilité, la communication et l’adaptabilité à des situations inédites »20. La première traversée du Ténéré par un jeune caravanier fait à ce titre l’objet d’un rite de passage, le rago (voir les images 13 et 14).


Ces images constituent l’un des rares témoignages visuels de ce rite. Le choix du mouton (rago) comme figure du rite n’est pas un élément anodin, il s’agit pour les Kel Ewey d’un animal réputé peu rusé, non adapté à la vie nomade. Le jeune homme effectuant sa première traversée est tel un mouton, il ne fait que « […] suivre sans savoir »21.
Sur ces deux photographies, l’initié habillé d’un costume de cordage en fibre de palme et de paille fait « […] l’objet de quolibets, d’insultes et d’agressions symbolique »22 de la part des caravaniers expérimentés. Ces derniers lui posent également un ensemble de question « […] où vas-tu, où est la montagne d’Aréshiman, où est la direction de Bilma, combien de puits à Ashegur, où se lève Satshi (les Pléiades) au crépuscule ? […] »23 montrant ainsi l’importance pour un caravanier de la connaissance de son espace terrestre mais aussi céleste, savoir nécessaire à sa survie et à celle du groupe. L’initié doit également faire la takkoté (l’aumône) et céder à ses « agresseurs » des vivres afin de détourner leur « appétit ».
Ce rite s’inscrit dans une temporalité plus longue puisqu’au retour de la caravane, le père du jeune initié lui offre une bague, à l’intérieur de laquelle se trouve du sable du Ténéré, signe d’appartenance à la Khalwatiya24. Il n’est alors plus considéré comme un barar (enfant) mais comme un abarad (jeune homme) en âge de porter le tagelmust (voile de tête) et de prétendre au mariage.
Une fois le rite du rago accompli et le Ténéré franchi, la caravane atteint sa première étape salifère, l’oasis de Fachi. Ici, les Kel Ewey entrent en contact avec les Kanouri. Les Kanouri, sédentaires au cœur du Ténéré, occupent une place centrale dans l’économie caravanière. Producteurs de sel et de dattes, ils entretiennent une relation d’interdépendance avec les touareg Kel Ewey comme le montrent les photographies ci-dessous.


La première photographie montre, d’une part, les pains de sel (kantou) destinés à la consommation animale disposés au centre d’une natte en fibre de palme, d’autre part, à gauche les galettes de sel (beza) pour la consommation humaine. La seconde donne à voir le conditionnement des marchandises par deux touareg Kel Ewey, en arrière-plan leur campement près de l’oasis de Fachi.
Le sel récolté par les Kanouri est échangé contre des marchandises issues de la production agro-pastorale des Kel Ewey. Les Kanouri profitent également de la présence des dromadaires pour collecter leurs déjections servant d’ersatz de bois de cuisson, matériau rare dans le Ténéré.
Ces échanges mettent en relation des écosystèmes et des économies complémentaires, constituant un cadre transnational nécessaire à la reproduction de l’agro pastoralisme Kel Ewey mais aussi du mode de vie des Kanouri. Quittant Fachi, la caravane reprend sa route vers l’est pour rejoindre les salines de Bilma.
Les photographies 17, 18 et 19 prises aux salines de Kalala (situées à proximité immédiate de Bilma), nous renseignent sur le processus d’extraction du sel. On observe sur la photographie X les excavations creusées dans les nappes salifères. C’est dans ces bassins que le sel se cristallise progressivement sous l’effet du soleil avant d’être récolté et conditionné en pains.
On peut observer ce conditionnement sur l’image 18, le sel est placé dans un moule destiné au kantou (pains de sel) comme on peut le voir sur l’image 19.


La taghalam s’achève avec le retour de la caravane vers l’Aïr, chargée du sel et des dattes de Bilma. Ce retour est un événement attendu et célébré, les enfants dans l’attente de la takoté de dattes remercient les caravaniers par ces quelques mots « les hommes bons : dattes pour les enfants ! »25. Ce moment de retrouvaille clôture un cycle économique et social ; ce reportage photographique de 1973 permet de le retracer dans son intégralité, du tressage des cordes avant le départ de l’Aïr jusqu’aux bassins salins de Kalala.
Au terme de cette présentation d’une partie du corpus photographique consacré aux Kel Ewey, à travers le reportage sur la taghalam de 1973, se dessine la singularité du fonds André Bourgeot, celle d’un ensemble où l’image occupe une fonction heuristique. Les carnets « audiovisuels », en associant à chaque cliché une cote, une date et un ancrage géographique et social précis, dotent ce corpus d’un appareil documentaire qui en fait une source de premier plan pour une étude diachronique du nomadisme touareg, de 1969 à 2006.
Le terrain nigérien, abordé ici à travers les trois piliers de l’économie agro-pastorale des Kel Ewey — pastoralisme, agriculture, trafic caravanier — ne représente toutefois qu’une partie d’un ensemble documentaire bien plus vaste. Les enquêtes conduites par André Bourgeot en Algérie, au Mali, ainsi qu’en Asie centrale auprès des agro-transhumants kirghizes et des Bouriates, dessinent les contours d’une anthropologie politique du nomadisme à l’échelle mondiale.
- André Bourgeot, Les sociétés touarègues. Nomadisme, identité, résistances, Paris, Karthala, 1995. [↩]
- Ibid, p, 240. [↩]
- André Bourgeot, « Chercheurs et citoyens : perspectives », Terrains et perspectives, Actes du colloque international sur l’anthropologie face aux transformations des sociétés rurales, aux politiques et aux idéologies du développement, Orstom, Leyde, 1987. [↩]
- Laurent Gagnol, « Les sociétés nomades sont-elles solubles dans la sédentarisation ? Le contre-exemple des Touaregs Kel Ewey (Aïr-Niger) » L’espace géographique, Belin, 2006/4, tome 35, p. 367-378, p 368. [↩]
- Ibid, p.368. [↩]
- Albert Piette, Ethnographie de l’action. L’observation des détails, Paris, Métailié, 1996. [↩]
- Maïté Boullosa-Joly, « La photographie comme média relationnel. Retour sur 20 ans de terrain en Amérique latine », Civilisations, vol. 72, 2023, p. 65-81. [↩]
- Marcel Mauss, Manuel d’ethnographie, Payot, Paris, 1967, p.19. [↩]
- André Bourgeot, Les sociétés touarègues. Op. cit., p.240. [↩]
- Ibid, p.246. [↩]
- Ibid, p.246. [↩]
- Angelo Maliki Bonfiglioli, « Pastoralisme, agro-pastoralisme et retour : itinéraires sahéliens », Edmond Bernus et François Pouillon (dir.), Sociétés pastorales et développement, Cahiers des Sciences Humaines, 1990, p 258. [↩]
- Ibid, p.258. [↩]
- Terme d’’origine Haoussa signifiant « oued ». [↩]
- André Bourgeot, Les sociétés touarègues. Op. cit, p.249. [↩]
- Laurent Gagnol. Pour une géographie nomade. Perspectives anthropo-géographiques à partir de l’’expérience des Touaregs Kel Ewey (Aïr – Niger), Géographie. Université Joseph-Fourier, Grenoble I, 2009, p.487. [↩]
- Laurent Gagnol, « Les sociétés nomades sont-elles solubles dans la sédentarisation ? Le contre-exemple des Touaregs Kel Ewey (Aïr-Niger) », op. cit.. [↩]
- André Bourgeot, Les sociétés touarègues. Op. cit, p.249. [↩]
- Hélène Claudot-Hawad, « Sahara et nomadisme. L’’envers du décor », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 111-112, 2006, p. 221-244. [↩]
- Ibid. [↩]
- Laurent Gagnol. Pour une géographie nomade. Op. cit.,, Géographie. Université Joseph-Fourier, Grenoble I, 2009, p.719. [↩]
- André Bourgeot, Les sociétés touarègues. Op. cit., p.250. [↩]
- Laurent Gagnol. Pour une géographie nomade. Op. cit., p.719. [↩]
- Confrérie soufie introduite dans l’Aïr au XVe siècle par Sidi Mahmud al Baghdadi. Cette confrérie a fait l’objet en 1990, d’une enquête de terrain menée par André Bourgeot. [↩]
- Laurent Gagnol. Pour une géographie nomade. Op. cit., p.485. [↩]
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Nordjy Tergou (28 septembre 2026). Le Fonds André Bourgeot, du Sahara aux steppes de l’Asie centrale : une anthropologie politique du nomadisme. Colligere. Consulté le 14 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16up9










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