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La statue de Champollion au Collège de France : chronique d’un départ et d’un retour

La genèse du chantier de conservation-restauration

Installée au Collège de France depuis 18781, la statue de Jean‑François Champollion, réalisée par Auguste Bartholdi, a connu plusieurs déplacements. Un article publié sur ce même carnet de recherche retrace non seulement ces mouvements mais aussi les origines de l’œuvre2. D’abord exposée en intérieur sur le site historique de la place Marcelin Berthelot de 1878 à 1907, elle est ensuite installée dans la cour d’honneur. Placée sur le site de Meudon en raison des travaux et de la campagne de fouilles de cette cour le 3 mars 1994, elle retrouve sa place à la fin des opérations.

Figure 1. Déplacement de la sculpture de Champollion de la cour d’honneur lors des travaux du site Marcelin Berthelot, mars 1994. © Photothèque Collège de France, Jean-Pierre Martin. Réf. 000953_002
Figure 2. La statue sur le site de Meudon, octobre 1995. © Photothèque Collège de France, Jean-Pierre Martin. Réf. 001056_001

Depuis son retour au centre de la cour d’honneur, la statue a fait l’objet de trois restaurations, la première en 1999 par Georges-Louis Barthe, conservateur-restaurateur du Patrimoine, la deuxième et la troisième confiées en 2018 et 2020 à Lucie Courtiade et Halma Hueber.

Figure 3. Restauration de 2018. © Photothèque Collège de France, Patrick Imbert. Réf. 000411_002

Malgré l’attention portée à l’œuvre, son maintien en extérieur ne permet pas sa bonne conservation et constitue même un risque pour l’intégrité de l’œuvre. Un comité scientifique est constitué en 2021 pour décider de son devenir : le choix est fait de la mettre en intérieur. C’est au musée Camille Claudel de Nogent-sur-Seine, un musée consacré à la statuaire du XIXe siècle qu’est à présent conservée la statue. Si ce choix peut sembler radical à première vue, il s’inscrit pourtant dans la politique de préservation menée par plusieurs institutions dépositaires de statues en marbre. Ainsi, la quasi-totalité des marbres des jardins du château de Versailles ont été mis à l’abri en intérieur et ont été remplacés par des répliques3. Si le patrimoine sculpté du Collège de France est bien plus modeste, il est confronté aux mêmes problématiques : exposition à la pollution et aux intempéries. Le risque de vandalisme était faible en raison de l’enceinte.

Figure 4. La cour d’honneur du site Berthelot sous la neige avec la statue de Jean-François Champollion. © Photothèque Collège de France, Patrick Imbert. Réf. 000150_002

À l’occasion de son arrivée au musée Camille Claudel, une exposition temporaire, intitulée Bartholdi, Champollion et le sphinx – monuments publics en débat, a été organisée du 11 avril au 19 juillet 2026 pour montrer l’histoire de cette œuvre, « les liens de Bartholdi avec l’Égypte et, plus largement, la passion pour les monuments publics au tournant du XXe siècle »4. Après cette exposition temporaire, la statue de Champollion a trouvé toute sa place au sein du parcours permanent comme un exemple brillant de la statuaire du XIXe siècle.

Si cette statue peut continuer à vivre et à faire sens dans un autre musée, le Collège de France pouvait-il continuer sans « sa » statue ? Champollion, le déchiffreur des hiéroglyphes, premier titulaire de la chaire d’égyptologie, devait rester au Collège de France. Un projet de conservation-restauration se doit de respecter à la fois la matière et le sens de l’œuvre. Si la mise à l’abri permet de préserver la matérialité de l’œuvre, comment conserver le sens que prenait cette sculpture dans la cour d’honneur ? Aussi a-t-il été décidé d’en réaliser une réplique. Sous le pilotage du service de la conservation régie des œuvres du Collège de France, le chantier s’est déroulé, de 2025 à 2026, en plusieurs phases : dépose de la statue, restauration, prise d’empreinte et réalisation d’un moule, installation du marbre au musée Camille Claudel et, à partir du moule réalisé, production d’une épreuve en résine.

Restaurations passées et départ de la sculpture

Dès 1999 le rapport sur l’intervention signalait une surface très altérée — desquamations, soulèvements en écailles, peau d’orange, fissures et perte de matière5. Les écailles ont été refixées, les cavités et fissures rebouchées. Un léger micro sablage des croûtes noires et une atténuation des salissures incrustées ont été réalisées.  Déjà en 1998 il est suggéré de « conserver ce marbre unique, à l’abri des aléas climatiques avant de constater une disparition radicale du modelé6 ». En 2018, le marbre devenu saccharoïde7 a fait l’objet d’une consolidation et de comblements au niveau du dos et de la tête du Sphinx8. En 2020 le constat d’état réalisé à l’occasion de cette intervention de restauration relève : « une érosion très avancée du marbre » la présence d’un « des réseaux de microfissures importants mettant en jeu la conservation du marbre » ainsi qu’un encrassement de l’œuvre (dépôts de suie et microorganismes). La sculpture est traitée par pulvérisation d’une solution biocide, nettoyage et brossage. Enfin, on y applique un « lait de chaux épais afin de garnir les réseaux de microfissures, de former une surface tendue aux ruissellements et d’offrir une couche sacrificielle aux phénomènes d’érosion9 ».

 

Figure 5. Traitement par biocide et brossage et protection sous bâche, 2018. © Photothèque Collège de France. Patrick Imbert. Réf. 000411_001

Lors du chantier de 2025, le constat d’état établi par la société Socra devait déterminer en premier lieu que rien ne s’opposait à la dépose par levage de la statue (atteinte structurelle de l’œuvre). Un relevé détaillé des altérations a donc été fait en amont du retrait de la statue confirmant la possibilité de procéder au levage de la statue. Il a aussi confirmé sans surprise la poursuite des différentes atteintes, érosion encrassement, etc. :

Dépose – restauration et prise d’empreinte.

Le 4 février 2026, la statue a été déposée par la société BOVIS puis acheminée et installée aux ateliers d’art du Grand Palais RMN à Saint-Denis.

Sur place, l’intervention menée par les restauratrices Jade Poutot et Olivia Salaun de la société SOCRA s’est étalée sur deux semaines et a été conduite en deux temps : d’abord un nettoyage complet et soigné de l’ouvrage sculpté, ensuite une stabilisation des altérations afin de garantir des conditions de moulage optimales.

Figure 12. Restauration de la sculpture. © Photothèque Collège de France, Patrick Imbert. Réf. 002671_094

Le protocole a comporté un dépoussiérage au pinceau sous aspiration contrôlée pour éliminer les dépôts non indurés, la pulvérisation d’un biocide pour traiter les colonisations biologiques, puis un nettoyage à la vapeur d’eau qui a permis de dissoudre le badigeon ancien avec rinçage ; les zones fortement indurées ont été traitées au scalpel et à la brosse, complétées si nécessaire par des micro‑gommages. Les joints défectueux ont été ouverts, nettoyés et comblés par une résine époxy chargée en poudre de marbre et pigments naturels pour un rendu illusionniste10. L’objectif de l’intervention étant une restauration en conservation de l’œuvre, c’est-à-dire sans restitution systématique de volumes, les restitutions volumétriques ont été limitées : seules les zones strictement nécessaires ont été stabilisées avant moulage.

La prise d’empreinte, réalisée par l’atelier de moulage de la RMN, a débuté par l’application d’une couche de protection sur l’ensemble de la pièce, puis par l’enrobage complet d’un élastomère silicone liquide ; plusieurs chapes en plâtre ont été réalisées, chacune correspondant à une partie du moule, l’ensemble étant maintenu par un châssis en bois11.

Après durcissement, la pièce a été démoulée, puis bichonnée par les restauratrices de SOCRA afin de pouvoir être exposée.  La sculpture a ensuite été transportée au Musée Camille Claudel, qui prendra désormais en charge avec le concours du CNAP (déposant de l’œuvre) la conservation-restauration de cette œuvre.

Fabrication de l’épreuve en résine et retour de Champollion au Collège de France

Le moule a été transporté vers l’atelier Prométhée en charge de la réalisation de l’épreuve. Dans le moule a été coulé un mélange de résine et de poudre de marbre. Le choix de la coloration du mélange a fait l’objet d’une attention particulière : des essais pigmentaires ont été réalisés afin de correspondre au mieux à la teinte originelle du marbre, tout en tenant compte du contexte d’exposition — pollution urbaine et vieillissement extérieur susceptibles d’altérer la nuance au fil du temps — ce qui a conduit à privilégier un mélange sans coloration pour anticiper la patine future. Les finitions, dont des retouches de surface, ont enfin été effectuées.

L’épreuve achevée a ensuite été rapatriée et mise en place dans la cour du Collège de France : l’installation a été réalisée avec des moyens de levage adaptés, l’assise et les fixations ont été vérifiées et ajustées pour assurer la stabilité et la sécurité de la pièce.

Le retour de l’épreuve en résine marque la clôture d’un chantier de conservation‑restauration majeur pour le service de la conservation et de la régie des œuvres du Collège de France, qui a mobilisé un très grand nombre d’acteurs. Il montre toute l’importance que l’institution accorde à son patrimoine et constitue l’un des premiers chantiers lancés en amont de son cinquième centenaire.

Bibliographie

  • « La fabrication d’un moulage : de la prise d’empreinte au tirage et à la patine », https://ateliers.grandpalaisrmn.fr/fr/sculptures/nos-savoir-faire/de-la-prise-dempreintes-au-tirage.
  • Blanpain Hélène, « Le moulage pour la reconstitution des lacunes en restauration de la céramique et du verre », CeROArt, EGG, 2, 2012, consulté en ligne le 15 juin 2026 : http://journals.openedition.org/ceroart/2676 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ceroart.2676.
  • Chatellier Anne, « Les tribulations d’une statue : Jean-François Champollion par Auguste Bartholdi quitte le Collège de France », Colligere, consulté en ligne le 26 juin 2026 : https://doi.org/10.58079/15×78.
  • Lebrun Arielle, « Les moules, les modèles et la production de l’atelier de moulage de la Rmn-GP aujourd’hui »”, in Situ [Online], 28, 2016, consulté en ligne le 15 juin 2026 : http://journals.openedition.org/insitu/12627; DOI : https://doi.org/10.4000/insitu.12627.
  • Maral Alexandre, « Conserver, restaurer et transmettre : le cas des sculptures en marbre des jardins de Versailles », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles, consulté en ligne le 28 juin 2026 : http://journals.openedition.org/crcv/16481 ; DOI : https://doi.org/10.4000/crcv.16481.
  • Sarzeaud Nicolas, « Exposer des moulages. La campagne de substitution des sculptures des jardins de Versailles », Les cahiers de Mariemont, 43, 2021, pp. 66-77, en ligne : http://www.persee.fr/doc/camar_0776-1317_2021_num_43_1_1738; DOI : https://doi.org/10.3406/camar.2021.1738.
  • George Barthe, « Rapport de restauration”, 1999,10 pages.
  • Lucie Courtiage, Alma Huebert, « Rapport de restauration », 2020, 6 pages.
  • « Rapport de restauration : première phase de restauration avant moulage », SOCRA, 2026, 18 pages.
  • « Rapport de restauration : deuxième phase de restauration avant moulage », SOCRA, 2026, 13 pages.
  • « Protocole de Restauration », SOCRA,2026, 20 pages.

Crédits photos

  • © Patrick Imbert-Collège de France

  • © Frédérique Pallaides-Collège de France

  • © Atelier Prométhée

  • © ateliers d’art du GrandPalaisRmn

  • © Socra

  1. La date exacte d’arrivée n’est pas documentée. [↩]
  2. Chatellier Anne, « Les tribulations d’une statue : Jean-François Champollion par Auguste Bartholdi quitte le Collège de France », Colligere, consulté en ligne le 26 juin 2026 : https://doi.org/10.58079/15×78. [↩]
  3. Alexandre Maral, « Conserver, restaurer et transmettre : le cas des sculptures en marbre des jardins de Versailles », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles, Articles et études, mis en ligne le 25 février 2019, consulté le 28 juin 2026, URL : http://journals.openedition.org/crcv/16481 ; DOI : https://doi.org/10.4000/crcv.16481. [↩]
  4. Citation tirée du dossier de presse, p. 3, pdf en ligne sur https://share.google/uS9rctJCA4IXpBzEZ. [↩]
  5. George Barthe, « rapport de restauration » 1998, p 2. [↩]
  6. Ibid. p.3 [↩]
  7. S’applique aux roches ayant un grain analogue à celui du sucre cristallisé. Cela correspond à la « La désagrégation granulaire superficielle qui se manifeste par une perte progressive des grains du marbre ». Les restaurateurs parlent d’« érosion saccharoïde », voir la thèse intitulée Suivi non destructif de l’altération de marbres par méthodes acoustiques de Mohamed El Boudani 2017. [↩]
  8. Lucie Courtiade, Alma Hueber « Rapport de restauration » 2020, p.2 [↩]
  9. Ibid. p.2 [↩]
  10. SOCRA « Rapport de restauration », 2026 [↩]
  11. Arielle Lebrun, « Les moules, les modèles et la production de l’atelier de moulage de la RMN-GP aujourd’hui », In Situ [Online], 28, 2016, consulté en ligne le 15 juin 2026 : http://journals.openedition.org/insitu/12627 ; DOI : https://doi.org/10.4000/insitu.12627 [↩]

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Lucie Robert (7 septembre 2026). La statue de Champollion au Collège de France : chronique d’un départ et d’un retour. Colligere. Consulté le 14 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16qkr


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