La chaire du conflit : autour du diplôme de Nicolas Goulu (1567)
Le Collège de France, établissement fondé en 1530 par François Ier sur l’impulsion de sa sœur Marguerite de Navarre et de son « libraire » (c’est-à-dire bibliothécaire), l’humaniste Guillaume Budé, a dès l’origine une place singulière dans le milieu intellectuel. Il se distingue aujourd’hui par son organisation atypique dans le paysage universitaire français et même international1. En effet, les décisions ne sont pas prises par un conseil d’administration réunissant des représentants des différentes catégories de personnels comme il est d’usage dans les établissements de l’enseignement supérieur. Bien que le Collège soit doté de plusieurs commissions et conseils consultatifs, l’entité souveraine est l’assemblée des professeurs, qui se réunit trois fois par an (les derniers dimanches des mois de mars, juin et novembre) et prend la majorité des décisions2.
Cette assemblée a un rôle exclusif dans la création des enseignements (les chaires) et la sélection des professeurs, puisqu’elle joue le rôle de conseil académique. La procédure d’élection suit un protocole précis. Lorsqu’un professeur part à la retraite ou, plus rarement, se dessaisit de sa chaire, l’assemblée discute d’un projet de remplacement ou renouvellement de ladite chaire. Plusieurs propositions peuvent être faites, puis soumises au vote à scrutin majoritaire, avec un quorum des deux tiers des professeurs. La proposition retenue entraîne la publication d’un « avis de vacance de chaire » au Journal officiel de la République française, les candidats bénéficiant d’un mois pour se déclarer. À l’assemblée suivante, ils sont présentés par des professeurs et un nouveau vote détermine qui sera le prochain professeur, en élisant un ou parfois deux candidats (le favori est dit « de première ligne », l’autre de « seconde ligne »). L’académie de l’Institut concernée (par exemple, l’Académie des sciences pour une chaire de physique) émet un avis. Celui-ci est ensuite transmis au ministre de l’Enseignement supérieur qui à son tour fait un rapport au président de la République, lequel signe un décret de nomination.
Cette procédure n’existe toutefois pas depuis les débuts du Collège de France, mais s’est construite sur le temps long, avant d’être formalisée dans les règlements successifs régissant l’organisation de l’institution, notamment au XIXe siècle3. Si les premières modalités de nomination comme « lecteur royal », ainsi qu’étaient désignés les professeurs sous l’Ancien Régime, demeurent floues, on sait qu’ils étaient nommés directement par lettres patentes du roi, et souvent au terme de jeux d’influence et d’intrigues qui pouvaient nuire à la réputation de la charge. Pour mal payée qu’elle fût, elle n’en restait pas moins prestigieuse. Et c’est contre les atteintes potentielles et avérées à ce que nous appellerions désormais l’intégrité scientifique, que se sont dressés certains des premiers lecteurs royaux. Le certificat délivré à Nicolas Goulu le 15 septembre 1567, plus ancien document d’archives conservé au Collège de France relatif à sa propre histoire, est une illustration des toutes premières procédures de recrutement au poste de lecteur royal.
Les lecteurs royaux : aux origines du Collège de France
La création du statut de lecteur royal peut sembler modeste de prime abord. Il n’était pas rare que de hauts personnages de certaines villes créassent leur « collège », destiné à accueillir les élèves locaux à Paris tout en leur permettant de suivre un cursus universitaire. Ainsi trouvait-on les collèges de Cambrai et Tréguier sur le site actuel du Collège de France, mais aussi de Navarre, et d’autres collèges ayant une vocation d’accueil plus large. L’apparition des lecteurs royaux pourrait paraître comme la création d’un collège virtuel, destiné à l’enseignement de tous par la gratuité de ses enseignements, primus inter omnes mais faiblement doté. N’oublions pas que les lecteurs royaux des premières décennies font face à une menace constante de disparition liée aux guerres civiles de la fin du XVIe siècle et à la précarité de leur situation : ils peuvent passer plusieurs années sans que leurs gages ne soient payés, et n’ont pas même de lieu pour dispenser leurs leçons. Selon l’expression d’Étienne Pasquier, le Collège était « bâti en hommes, non en pierres ».
L’événement ne doit cependant pas être sous-estimé, non pas tant par sa forme que par son contenu et son patronage royal qui l’inscrit dans un mouvement d’affirmation du pouvoir politique. L’Université de Paris, dont la Sorbonne est le bastion4, est alors en position de monopole et, dans un contexte de crispation religieuse liée à la Réforme, interdit l’enseignement du grec ancien en 1523 tout en restreignant drastiquement celui de l’hébreu. Elle empêche ainsi l’étude directe de textes religieux fondamentaux tels que la Torah, sa traduction en grec ancien (la Septante) et la version originale du Nouveau Testament. Il apparaît dès lors que les trois chaires d’hébreu et les deux de grec provoquent une rupture politique et scientifique dans l’université, d’autant plus que les nominations relèvent du pouvoir royal et non de celui de l’Église. La création d’une chaire de mathématiques est un autre événement, qui autonomise la discipline de son ancien carcan du quadrivium5 en en faisant une discipline à part entière, notamment sous l’influence de la diffusion des chiffres indo-arabes et de nouvelles méthodes de calcul. L’enseignement du grec et de l’hébreu peuvent ainsi être vus, toutes proportions gardées, comme un signe de modernité social et politique, tandis que celui des mathématiques sanctionne un progrès scientifique en cours.
Toutefois, si l’esprit est à l’innovation, les coutumes et leurs modalités d’application viennent atténuer le caractère révolutionnaire de l’entreprise, toujours régie par une conception médiévale d’obligations, de possessions, de droits complexes. L’accession au statut de lecteur royal a suivi, dans les premières décennies d’existence de l’institution, un modèle relativement commun proche de celui de la « vénalité des charges » : la chaire peut ainsi se transmettre de père en fils ou à un protégé. Si le lecteur ne paie pas obligatoirement pour obtenir sa place, il n’en reste pas moins qu’elle entre dans sa domanialité et peut par conséquent être portée sur des actes notariés pour les successions, voire être monnayée. Par ailleurs, les nommés sont souvent d’anciens membres de l’université, pour certains en rupture de ban, pour d’autres fort bien intégrés dans les rouages de celle-ci. Le diplôme qui atteste des compétences de Nicolas Goulu6, délivré en 1567, permet de dessiner des relations entre le corps des lecteurs royaux et l’université plus nuancées qu’une simple opposition entre un Collège de France entré dans la modernité et une université sclérosée dans la scholastique et arc-boutée sur ses privilèges, en même temps qu’il raconte les enjeux autour de l’accession à une chaire. Il porte dans le même temps les marques des vicissitudes de cette époque synonyme autant de renaissance intellectuelle que de guerres sanglantes.
Le certificat d’aptitude à l’enseignement du grec délivré à Nicolas Goulu

Le diplôme est d’une belle taille (38 x 33 cm). La lecture nous apprend qu’il s’agit d’un ensemble de témoignages attestant des compétences d’helléniste de Nicolas Goulu.
La déclaration introductive est explicite :
Nos subsignati certificamus magistrum Nicolaum Goulu Carnotensem, nobis cognitum, Parisiensis Academiæ Alumnum, in ea Literas Gracas et Latinas, In superioribus ordinibus duodecim annis professum, academiæ magistratibus perfuctum, in omnia vita sua honeste et integré ac sine ulla reprehensione uersatum, a nobis in regia cathédra perorantem et Grece interpretantem per sex dies auditum et probatum, auditoribus gratum, ac proinde suggestu et stipendiis regiis dignum judicatum, in cuius rei testimonium et fidem nostrum chirographum sabscriptimus, anno domini 1567 die 15a mensis septembris. »
Ce que l’on peut traduire de la façon suivante7 :
Nous, soussignés, certifions que le maître Nicolas Goulu de Chartres, de nous connu, ancien élève de l’Académie de Paris, y a enseigné les Lettres Grecques et Latines pendant douze ans dans les classes supérieures, a rempli des fonctions de magistrat de l’académie, s’est comporté avec honnêteté, intégrité et sans aucun reproche toute sa vie durant, nous l’avons entendu discourir sur le grec et l’interpréter sur la chaire royale pendant six jours et l’avons approuvé, il s’est rendu agréable aux auditeurs, et par conséquent jugé digne de la chaire et des subsides royaux, en témoignage de quoi nous avons souscrit notre foi par notre signature, l’an de notre Seigneur 1567 le 15 septembre. »
S’ensuivent les signatures des membres de ce jury composé de deux catégories :
- Celle des lecteurs royaux :
- Jacques Charpentier (1524-1574), lecteur à la chaire de philosophie grecque et mathématiques (1566-1574) ;
- Jean Dorat (1508-1588), lecteur à la chaire de grec (1556-1567) ;
- Léger Duchesne (….-1588), chaire d’éloquence latine (1561-1586) ;
- Louis Duret (1527-1586), chaire de médecine (1567-1586) ;
- Denis Lambin (≈1516-1572), chaire de grec (1561-1572).
- Celle des « personnalités extérieures », comme nous les nommerions de nos jours :
- Antoine de Baïf (1532-1589) ;
- Rémy Belleau (1528-1577) ;
- Pierre de Ronsard (1524-1585).





Papier neutre et histoire en filigrane
On constate que les trois signataires extérieurs sont tous membres de la Pléïade, autrement dit un jury qui nous apparait comme des plus prestigieux et qui validerait les compétences de Nicolas Goulu. Ce ne serait pourtant raconter que la plus petite partie de l’histoire, qui est en réalité le récit d’une violente querelle entre trois hommes. Si l’un d’eux, Jacques Charpentier (1524-1574), est bien présent dans ce jury, les noms de deux absents planent sur l’affaire : Pierre de La Ramée, dit Ramus (≈1515-1572), lecteur royal en philosophie, et Charles de Lorraine (1524-1574), cardinal protecteur de l’institution.
Ramus, bien qu’issu d’un milieu modeste, parvient à suivre les enseignements du Collège de Navarre en se mettant au service d’un étudiant aisé et progresse dans la hiérarchie universitaire jusqu’à devenir professeur au Collège du Mans puis de l’Ave Maria en 1536. Il devient un des maîtres les plus renommés, dont la réputation dépasse les limites du royaume. Il tient cette célébrité non seulement de ses enseignements, mais également de ses prises de position qui lui valent de fortes inimitiés, y compris au sein du corps des lecteurs royaux. Ainsi, deux de ses ouvrages menant la charge contre l’aristotélisme en vogue dans la pensée universitaire et proposant une refonte de certains enseignements, ses Aristotelicae animadversiones et ses Dialecticae partitiones ad Academiam Pariensem, ont été condamnés et brûlés en 1544 sous l’impulsion entre autres de deux lecteurs royaux, Pierre Danès8 et Pierre Galland9 (par ailleurs ancien professeur de Charpentier). Ramus, accusé d’avoir agi « avec témérité, arrogance et impudence10 », s’exila de la capitale, avant d’y revenir l’année suivante pour enseigner au Collège de Presles. Toutefois, soutenu par le cardinal de Lorraine, son ancien condisciple du Collège de Navarre et alors protecteur11, il décide d’argumenter en 1547 (suite à la mort de François Ier), possiblement contre Jacques Charpentier, face au Parlement de Paris12 pour faire casser l’arrêt de 1544 et obtient gain de cause. Toujours grâce à l’appui du cardinal, il est nommé lecteur royal en philosophie grecque et latine en 1551 par Henri II, dont le précepteur n’était autre que Charles de Lorraine. Pendant ce temps, Jacques Charpentier gagne également en pouvoir : il est nommé recteur de l’Université en 1550.
Pendant plus de dix ans, l’animosité entre les deux hommes se réactive régulièrement par la publication d’ouvrages de controverses et par l’action d’autres acteurs, notamment Pierre Galland. C’est ainsi le cas en 1551 lorsque Ramus émet des critiques contre Cicéron et Quinitilien : à cette occasion, le cardinal de Lorraine se fait une fois encore son protecteur en conviant les deux parties à dialoguer. Les velléités de réforme de l’enseignement portées par Ramus, sa liberté d’interprétation des classiques de l’Antiquité, en plus de ses attaques contre Aristote, alimentent la haine que peuvent lui porter ses adversaires. Un épisode finit de raviver avec une intensité inouïe la querelle avec Charpentier à la fin de l’année 1565. Dampestre Cosel, venu de Sicile, est nommé complaisamment au mois d’octobre à une chaire de mathématiques, prenant la suite de Pasquier Du Hamel, alors que Ramus vient tout juste de devenir le doyen de la compagnie et qu’il a réussi à faire nommer un mathématicien qu’il estime, Pierre Forcadel, lui-même succédant à un autre protégé, Jean Péna, nommé grâce là encore à Charles de Lorraine. Or, Cosel, en plus de ne savoir ni le français ni le latin (alors langue scientifique), est incompétent en matière de mathématiques. Il semble, de surcroît, du moins si l’on en croit Ramus, doté d’un opportunisme doublé d’une assurance qui ne peuvent laisser impassible le doyen des lecteurs :
Dampestre voyant que notre professeur [Du Hamel] tendoit à la mort, prent la porte, & en grande diligence s’en va demander cette profession [i.e. la chaire], s’estimant y avoir le meilleur droit, s’il estoit le premier en datte. […] j’avoye entendu qu’il n’y avoit jamais fait ny estude, ni profession aucune, & partant que je trouvoye fort estrange qu’il osoit entreprendre telle charge. Dampestre me respond bien fierment qu’il me feroit leçon à moy & à tous les lecteurs de l’université de Paris.13
Ramus, décidé à ne pas laisser Cosel enseigner une discipline qu’il ne connaît pas, lui propose de commencer ses leçons par les Éléments d’Euclide, soit le b. a.-ba de la discipline14, et dont son protégé Forcadel est un spécialiste. La volonté de prouver l’incompétence de l’impétrant en y ajoutant une possible humiliation publique est claire, mais insuffisante, obligeant Ramus à présenter l’affaire devant le Parlement de Paris. Il n’hésite d’ailleurs pas à verser dans l’exagération pour faire valoir sa cause :
[…] je crie au meurtre, que les brigans estoient entrez en l’escolle du Roy, qu’ils coupoient la gorge aux professions royalles pour s’enrichir de la despouille.[1] »
Le roi, dans une ordonnance du 24 janvier 1567, ordonne que Cosel, mais également tous les nouveaux lecteurs, soient « examinés » par leurs pairs. Comme le lecteur conservait, malgré tout, la liberté de vendre sa chaire (en raison de la transmissibilité des charges), il choisit pour acheteur nul autre que Jacques Charpentier. L’affaire ne manque pas de piquant quand on sait que l’artisan œuvrant dans l’ombre à la nomination des deux ennemis est une seule et même personne : le cardinal de Lorraine. Ramus et lui se sont éloignés suite au colloque de Poissy en septembre 1561, durant lequel le cardinal donna la réplique au théologien réformé Théodore de Bèze, réplique qui, si on en croit Ramus lui-même, entraîna son adhésion de facto à la Réforme, et sans nul doute la rupture avec son protecteur qui faisait figure de défenseur de la foi catholique. Ramus aggrave encore son cas en refusant de signer en 1562 une profession de foi imposée à tous les professeurs et principaux de collège. Il est probable que Charles de Lorraine ait incité Charpentier (qui lui dédie plusieurs ouvrages à cette période) à remplacer Cosel, dans le souci, sinon de se venger, du moins de placer un adversaire suffisamment puissant face à Ramus et ses innovations tant philosophiques que religieuses. Le nouveau lecteur refuse toutefois de se soumettre à l’ordonnance de janvier, et n’est donc pas examiné, en dépit de l’insistance de Ramus. Ce dernier obtient malgré tout une avancée majeure par des lettres patentes du 8 mars 1567 (reproduites en annexe). Une nouvelle règle s’ajoute à l’examen : la publicité des chaires vacantes dans les écoles et universités, et la possibilité pour tout professeur de concourir au poste.
Charpentier, pourtant, n’a pas dit son dernier mot, publiant des réfutations contre cette nouvelle règle. On peut le penser motivé par la rancœur, mais les historiographies récentes sont venues modérer la hargne de Charpentier. Il agit en réalité pour des considérations dépassant sa propre situation et souhaite dénoncer ainsi une atteinte aux usages : qu’il y ait une vénalité dans la charge, soit ! mais que l’arbitraire royal soit confronté à une décision collégiale était alors plus difficilement tolérable. L’affaire est autant relationnelle que scientifique et politique, et Charpentier, par l’intermédiaire d’un pamphlet du médecin Jean Picard, est placé sous le patronage de grands lecteurs du passé pour souligner l’inutilité “scientifique” du concours, le pouvoir n’ayant nommé à son sens que les meilleurs :
Puissent-ils renaître aujourd’hui, les Turnèbe, Sylvius, Goupyl, Finé, Strazel, Toussaint, Vatable et les autres, […] que notre époque a connus, ils étaient des professeurs si illustres et admirables que, tant qu’ils étaient tous encore en vie et luttaient d’un commun accord pour la dignité des lettres, Paris n’avait aucune raison d’envier Athènes. Toi, (telle est ta folie, pour ainsi dire ; tes audaces sont sans limites) tu oserais les mépriser tous d’un seul coup et les calomnier15
À défaut de faire annuler la nouvelle procédure, Charpentier décide de se l’approprier, comme le sous-entend l’examen de Goulu. Non seulement il est présent au jury, et on l’imagine aisément le présider, mais les relations entre les membres dessinent un réseau acquis aux opposants de Ramus, exception faite de Denis Lambin16. Parmi les lecteurs royaux invités comme jurés, Léger Duchesne et Louis Duret subissent les critiques acerbes de Ramus (tout en les lui rendant), tandis que Jean Dorat, qui « écrit des pièces extrêmement dures contre [lui]17 », s’investit d’autant plus que Nicolas Goulu est son gendre, marié à sa fille Madeleine Dorat, et que la charge de lecteur dont il se défait en faveur de Goulu peut être considérée comme partie de la dot. Parmi les membres de la Pléïade enfin, on trouve deux anciens élèves de Dorat, Baïf et Ronsard (ce dernier est d’ailleurs assez proche du cardinal de Lorraine ainsi que d’un autre opposant à Ramus, Adrien Turnèbe). Le noyautage du jury est d’autant plus aisé que les troubles religieux fissurent depuis des mois déjà la précaire Paix d’Amboise et que la situation des protestants est des plus risquée. Sur ce point, Ramus est en minorité : Forcadel et Jean Mercier sont les deux seuls autres lecteurs ayant embrassé la Réforme, Lambin ayant été simplement soupçonné de sympathie. Dont acte, Ramus et Mercier fuient Paris suite au déclenchement de la Deuxième guerre de Religion, deux semaines seulement après l’examen de Goulu. Cela étant, le point de vue peut être renversé : on peut tout aussi bien considérer que si le jury est composé majoritairement d’adversaires de Ramus, c’est qu’il a suffisamment d’ennemis parmi les lecteurs royaux versés dans le grec pour qu’il ne s’en trouve aucun (sauf Lambin), pour ne pas être en querelle avec lui. Parmi les onze chaires alors existantes, six traitent des études grecques et le jury aurait pu être exclusivement anti-ramiste. La participation de Lambin pourrait même être vue comme une ouverture, un semblant de confraternité ne mettant aucunement en danger un examen qu’il faut bien qualifier de complaisance, en dépit des vraies compétences d’helléniste de Goulu. La querelle s’acheva, d’une certaine façon, dans le sang de la Saint-Barthélemy, l’histoire ayant fait de Charpentier le guide des assassins de Ramus18.
Cette séquence, pour être comprise, doit être analysée dans ces dimensions politiques (par la définition des limites du pouvoir royal, les frictions entre celui-ci et l’Église), religieuses (par le prisme de la Réforme et des guerres de religion), scientifiques (par le contrôle des connaissances et la querelle sur l’aristotélisme) et individuelles (par les intrigues et les oppositions de caractères) qui président aux destinées des premiers lecteurs royaux. Si Ramus semble être le grand perdant de l’histoire, sa revanche tient en son immense postérité. Même si les décennies qui suivent semblent marquées par une surenchère dans le trafic des chaires, ces événements ont eu une influence structurelle sur le Collège royal : l’examen oral a renforcé le rôle de la harangue, l”oratio initiae”19, désormais connue comme l’exercice incontournable de la leçon inaugurale. L’autonomie première laissée aux lecteurs royaux dans la validation des candidats, vis-à-vis de l’Université puis du pouvoir politique, fût-elle d’abord de façade, s’est progressivement renforcée. Enfin, Ramus, par testament, institua une chaire de mathématiques sur concours avec un renouvellement trisannuel qui subsista plus de trois siècles, jusqu’en 1793, faisant du Collège de France un bastion de la discipline au travers des siècles, comme en témoignent encore aujourd’hui les nombreux professeurs ayant reçu la Médaille Fields ou encore le Prix Abel. Le Collège rendit hommage au savant en plaçant son buste dans la cour Budé. Il y est entouré par certains de ses plus virulents ennemis : parmi les six professeurs honorés d’un buste se trouvent Pierre Danès, qui avait fait brûler ses livres, ainsi qu’Adrien Turnèbe avec qui il eut maille à partir. Il n’est pour autant pas seul : à ses côtés trône l’un de ses professeurs, Oronce Fine, tandis que lui fait face l’un de ses héritiers scientifiques, Pierre Gassendi. Les violentes controverses s’apaisent définitivement dans cet épilogue statuaire : les regards des six ancêtres convergent sans jamais se croiser vers la statue de la figure tutélaire du Collège de France, Guillaume Budé.
Annexe I : traduction des attestations des membres du jury
Ces traductions ont été réalisées à l’aide de l’outil DeepL.
| – Louis Duret : « Ayant entendu Goulu enseigner le grec, et débattu de littérature avec lui, je le juge digne de la profession » – Jacques Charpentier : « Nicolas Goulu enseigne les lettres grecques et latines depuis douze ans, jouissant d’une reconnaissance unanime, et je le connaissais également pour son intégrité et ses bonnes mœurs, et son expérience indéniable. C’est pourquoi il me semble tout à fait digne de la faveur du roi. Jacques Charpentier, professeur royal des arts philosophiques et mathématiques. » – Pierre de Ronsard : « Moi, Pierre de Ronsard, j’affirme avoir entendu Nicolas Goulu lire publiquement en grec et l’avoir jugé digne de la charge royale de lecteur » – Jean Dorat : « Moi, Jean Dorat, professeur royal de littérature grecque, quand il y a douze ans j’ai connu Goulu, qui enseignait publiquement les lettres latines et grecques, avec une grande renommée et érudition ; par des entretiens privés et récemment par des leçons publiques et sur la chaire royale, je l’ai approuvé pour ses connaissances approfondies. Je pense qu’il est digne aujourd’hui d’être mon successeur à l’enseignement du grec, et d’être mon gendre. » – Rémy Belleau : « Moi, Rémy Belleau, témoigne avoir entendu Nicolas Goulu lire publiquement les lettres grecques et l’avoir trouvé digne de la chaire royale. » – Louis Duchesne : « Nicolas Goulu, ayant fait une audience extraordinaire, a été jugé digne et fut coopté par les professeurs royaux. » – Jean-Antoine de Baïf : « Moi, Jean-Antoine de Baïf, partageant l’avis de tous les savants, ai signé avec le plus grand plaisir le diplôme de Nicolas Goulu. » – Denis Lambin : J’ai entendu [ill.] Nicolas Goulu interpréter en public les écritures grecques, et ses connaissances en lettres grecques qu’il enseigne quotidiennement depuis longtemps. S’il semble digne à mes pairs et à d’autres savants d’être coopté au sein de notre collège, alors j’y consens librement. » |
Annexe II
| Lettres patentes du Roi, touchant l’institution de ses lecteurs en l’université de Paris Charles, par la grâce de Dieu Roi de France, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, Salut. Le feu roi François notre très honoré seigneur et aïeul aima tant en son vivant et les Lettres et les lettrés, qu’il voulut qu’en l’Université de Paris [il] y eût des professeurs à ses gages en toutes langues et sciences. Ce qui succéda si heureusement, que les plus doctes personnages de l’Europe ont été appelés à ladite profession, et fit un si grand fruit, qu’il en sortit un nombre infini de gens doctes, qui par tout le monde ont témoigné [de] la grandeur de notre aïeul. Ce qui a été continué par feu notre très honoré seigneur et père, et nous avions un même désir et volonté : et vacant une place de professeur aux mathématiques, nous aurions donné ladite place à un qu’on nous avait dit suffisant et capable. Mais notre bien-aimé Pierre de La Ramée doyen de nos professeurs, voyant que contre notre désir celui que nous avions placé était inconnu, et son érudition cachée, et que voulant faire quelques leçons, il se serait montré ridicule, en aurait présenté requête à notre Cour de parlement, faisant entendre la surprise dommageable à toute la république, afin que celui qui se disait pourvu fut examiné : ce que par ladite Cour nous aurions trouvé bon et raisonnable. À cause de quoi afin qu’à l’avenir l’état de nos professeurs ne soit baillé [i.e. octroyé] qu’aux plus doctes et capables, de l’avis de notre conseil et de notre certaine science, pleine puissance et autorité royale, nous avons ordonné qu’advenant la vacation d’aucune [i.e. d’une] place de nos professeurs en quelque science et langue que ce soit, on le fera savoir par toutes les universités fameuses et autres lieux, et que ceux qui se voudront présenter et soumettre à la dispute et lecture de la profession vacante, ainsi qu’il leur sera proposé par le doyen et les autres professeurs, y seront reçus pour après être choisi par nous le plus suffisant et capable de ceux qui auront lu et disputé, dont nous serons averti par le doyen et autres professeurs, et par nous pourvu ainsi qu’il appartiendra, et sans préjudicier à l’arrêt déjà donné en notre Cour de parlement pour le regard de celui qui doit être examiné. Si donnons en mandement à nos amis et féaux les gens de notre Cour de parlement de Paris, prévôt de Paris et son lieutenant, conservateur des privilèges de l’université de ladite ville, que ces présentes ils fassent lire, publier, enregistrer et le contenu en icelle garder, observer et entretenir sans souffrir y être contrevenu en aucune manière : car tel est notre plaisir nonobstant quelques lettres à ce contraires. En témoin de quoi nous avons fait mettre notre sceau à ces dites présentes. Donné à Moulins le 8e jour de Mars, l’an de grâce mille cinq-cent soixante-cinq [sic], et de notre règne le sixième. |
Bibliographie
- Picard, Jean. In Petri Rami insolentissimum decanatum, gravißimi cujusdam oratoris philippica prima è quatuordecim, Thomas Brumen, Paris, 1567, 20 p.
- Ramée, Pierre de La. Remonstrance de Pierre de La Ramée faite au conseil privé, en la chambre du Roy au Louvre, le 18 de janvier 1568. Touchant la profession Royalle en Mathematique, André Wechel, Paris, 1568, 32 p.
- Ramée, Pierre de La. Grammaire (1572), Honoré Champion, Paris, 2001, 165 p.
- Goujet, Claude-Pierre. Memoire historique & littéraire sur le Collège Royal de France ; par M. l’abbé Cl. P. Goujet, chanoine de S. Jacques – l’Hôpital à Paris, associé des académies de Marseille, d’Angers, de Rouen, & l’un des honoraires de la Société des sciences, Arts & Belles – lettres d’Auxerre, Augustin-Martin Lottin l’aîné, Paris, 1758, 477 p.
- Michelet, Jules. « Le capitaine Charpentier fait tuer Ramus », Histoire de France, T. IX : Guerres de religion, Chamerot, Paris, 1856, p. 461-463
- Bertrand, Joseph. « Charpentier est-il l’assassin de Ramus ? », Revue des Deux Mondes, 51e année, T. XLIII, 1881, p. 286-322
- Lefranc, Abel. Histoire du Collège de France : depuis ses origines jusqu’à la fin du Premier Empire, Hachette, Paris, 1893, 432 p.
- Matton, Sylvain. « Le face-à-face Charpentier – La Ramée : à propos d’Aristote », Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques, vol. 70, n° 1, 1986, pp. 67-86. JSTOR, http://www.jstor.org/stable/44407690. Consulté le 12 juin 2026.
- Demaizière, Colette. « Le cardinal de Lorraine protecteur de Ramus », Le Mécénat et l’influence des Guises (dir. Y. Bellenger), Classiques Garnier, Paris, 1997, p. 365-380.
- Girot, Jean-Eudes. « La notion de lecteur royal », Fumaroli, Marc (dir.), Les origines du Collège de France (1500-1560), Collège de France – Klincksieck, 1998, p. 43-108.
- Meerhoff, Kees ; Magnien, Michel (dir.). Ramus et l’université, « Cahiers V.-L. Saulnier », n° 21, Éditions Rue d’Ulm, Paris, 2004, 216 p.
- Parmi les institutions dont l’organisation est proche, la plus semblable est le Colegio nacional, fondé en 1943 au Mexique, qui est directement inspiré du Collège de France. Pour en savoir plus : https://colnal.mx/institucion/ [↩]
- Pour une vue complète, voir le décret n° 2014-838 du 24 juillet 2014 relatif au Collège de France : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000029293340 [↩]
- Les règlements du XIXe et du début du XXe siècles ont été numérisé et mis en ligne : https://salamandre.college-de-france.fr/archives-en-ligne/ead.html?id=FR075CDF_00CDF002-2&c=FR075CDF_00CDF002-2_e0000017 [↩]
- À tel point que le terme « Sorbonne » désigne par métonymie l’Université, alors qu’elle n’en est qu’un collège. [↩]
- Le cursus médiéval, composé des sept « arts libéraux » était divisé en deux corpus de discipline : d’une part le trivium, qui comprenait la grammaire, la dialectique et la rhétorique, et d’autre part le quadrivium, composé de l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique. [↩]
- Nicolas Goulu (1530-1601), professeur sur la chaire de grec (1576-1601) [↩]
- Traduction réalisée à l’aide du logiciel DeepL [↩]
- Pierre Danès (1497-1577), professeur sur la chaire de langue grecque (1530-1577). [↩]
- Pierre Galland (1510-1559), professeur sur la chaire d’éloquence latine (1545-1559). [↩]
- Waddington, Charles. Ramus (Pierre de La Ramée). Sa vie, ses écrits et ses opinions, Slatkine reprints, Genève, 1969, p.47. Traduit de Du Boulay, César Egasse. Historia universitatis Parisiensis, vol. 6, 1673, de Bresch, Paris, p. 394 [↩]
- Cf. Demaizière, Colette. « Le cardinal de Lorraine protecteur de Ramus », Le Mécénat et l’influence des Guises (dir. Y. Bellenger), Classiques Garnier, Paris, 1997, p. 365-380 [↩]
- Le Parlement de Paris, institution d’Ancien Régime, était doté de pouvoirs judiciaires et administratifs qui lui conférait un rôle de surveillance, d’élaboration et validation des lois et des actes. Il pouvait être consulté par le roi, et prendre certaines décisions en son nom. [↩]
- Ramée, Pierre de La. Remonstrance de Pierre de La Ramée faite au conseil privé, en la chambre du Roy au Louvre, le 18 de janvier 1567. Touchant la profession Royalle en Mathematique, André Wechel, Paris, 1568, p. 4 [↩]
- Cette suggestion est intéressante, car elle révèle, en filigrane, que les enseignements des lecteurs ne sont pas encore ceux de la « recherche en train de se faire », mais des commentaires de classiques de l’Antiquité, tels qu’on les pratique à l’université. La différence, fondamentale, tient dans la gratuité des cours et leur ouverture à tous. [↩]
- Picard, Jean. In Petri Rami insolentissimum decanatum, gravißimi cujusdam oratoris philippica prima è quatuordecim, Thomas Brumen, Paris, 1567, p. 11 [↩]
- Denis Lambin (1519-1572), professeur sur la chaire de grec (1560-1572) fut un élève de Ronsard et Dorat. Cela ne l’empêcha pas d’être un fidèle ami de Ramus. [↩]
- Girot, Jean-Eudes. « La notion de lecteur royal », Fumaroli, Marc (dir.), Les origines du Collège de France (1500-1560), Collège de France – Klincksieck, 1998, p. 81. L’article de Jean-Eudes est la principale source d’information pour comprendre cet épisode. [↩]
- Michelet, Jules. « Le capitaine Charpentier fait tuer Ramus », Histoire de France, T. IX : Guerres de religion, Chamerot, Paris, 1856, p. 461-463. La thèse a été repris par Waddington et plusieurs autres biographes et spécialistes de Ramus, même si certains soulignent que la réalité a pu être plus nuancée. [↩]
- L’exercice existait déjà, et faisait parfois l’objet d’une publication. Ainsi Ramus fit-il paraître chez Matthieu David en 1551 sa Petri Rami, regii eloquentiae philosophiaecque professoris, Oratio initio suae professionis habita. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Christophe Labaune (1 juillet 2026). La chaire du conflit : autour du diplôme de Nicolas Goulu (1567). Colligere. Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16hra


