Ressources numériques en sciences humaines et sociales OpenEdition Nos plateformes OpenEdition Books OpenEdition Journals Hypothèses Calenda Bibliothèques OpenEdition Freemium Suivez-nous

Exposition-dossier « René Théophile Hyacinthe Laënnec (1781-1826) ». Bibliothèque patrimoniale du Collège de France (4 mai -31 juillet 2026)

La Bibliothèque patrimoniale du Collège de France propose, du 4 mai au 31 juillet 2026, une exposition à l’occasion du bicentenaire de la disparition de René Théophile Hyacinthe Laënnec (1781-1826), professeur titulaire de la chaire Médecine (de 1822 à 1826).

À travers un parcours thématique divisé en quatre grandes sections, l’exposition propose de découvrir des documents issus des archives et de la bibliothèque du Collège de France illustrant le parcours scientifique et l’œuvre de Laënnec. Elle revient d’abord sur son activité au Collège de France (1822-1826), en proposant des documents méconnus qui mettent en lumière les enjeux du contexte de sa nomination.

Laënnec au Collège de France

Ordonnance royale nommant Laënnec au Collège de France, 31 juillet 1822 (16 CDF 221-1/a)

René Laënnec est nommé professeur au Collège royal (ancienne appellation du Collège de France), le 31 juillet 1822, comme le montre cette ordonnance royale signée par Louis XVIII. Il reste professeur jusqu’à sa mort en 1826 et enseigne jusqu’à son départ en Bretagne en mai de la même année. Laënnec donne sa première leçon, alors appelée « discours d’ouverture1 » (aujourd’hui « Leçon inaugurale ») le 2 décembre 1822. Il est présent au Collège Royal  trois fois par semaine pour enseigner. Ses cours se divisent en deux cycles de deux ans. À titre d’exemple, la première année, Laënnec donne en tout 82 leçons de décembre à juin, et la deuxième année, 89. Les plans de ses cours, plus particulièrement ceux des premières années, sont conservés pour la plupart à la bibliothèque universitaire de santé de Nantes et quelques-uns des feuillets à la bibliothèque interuniversitaire de santé de Paris.

Facsimilé exposé de la première page de son premier cours de 18242. XV 4 1384

Dans son discours d’ouverture, Laënnec commence par une présentation très générale de la médecine, et défend la place essentielle qu’elle occupe dans le développement des connaissances et dans l’amélioration des conditions de vie. Il détaille également le but de ses cours et mentionne, telle est la coutume, ses prédécesseurs au Collège Royal.

Suite à cette approche générale de la médecine et de la philosophie de la médecine les cours se tournent sur différentes maladies telles que les fièvres, le scorbut, la goutte ou encore la rougeole. Au cours de sa deuxième année, le médecin se concentre davantage sur les différentes maladies locales comme les maladies de l’appareil digestif. Plusieurs leçons se concentrent sur les maladies respiratoires, ce qui permet à Laënnec de mentionner son invention : le stéthoscope. Les cours suivent une structure la plupart du temps similaire : il revient sur l’historique de la maladie ainsi que les différentes études connues sur le sujet puis se concentre sur les particularités de l’affection et les symptômes avant de parler du traitement possible. Cependant, chaque cours est ponctué d’expériences vécues par le médecin lors de sa carrière et notamment pendant ses nombreuses autopsies, mais également d’appuis scientifiques provenant de différents contemporains ou prédécesseurs aussi bien français qu’étrangers. Il n’est pas rare non plus qu’il profite de ses cours au Collège pour invalider les thèses de ses opposants : c’est notamment le cas pour François Victor Joseph Broussais (1772-1838), dont la querelle avec Laënnec est bien documentée.

Broussais et Laënnec, ont des approches de la médecine opposées. Dans son ouvrage Examen de la doctrine médicale généralement adoptée (1816), Broussais critique l’anatomie pathologique dont Laënnec est le défenseur et met en avant l’approche physiologique qui théorise que la quasi-totalité des maladies chroniques font suite à une inflammation. Les deux médecins s’attaquent directement et durement dans leurs ouvrages respectifs. Par ailleurs, bien que tous deux bretons, ils sont opposés dans leurs allégeances politiques. En effet, Broussais reste tout au long de sa vie très proche des idées révolutionnaires, d’autant plus que ses parents ont été assassinés par des chouans, soldats royalistes de Bretagne. Laënnec quant à lui est un fervent catholique et sa proximité avec le pouvoir royal en fait aux yeux de ses détracteurs un royaliste convaincu. Enfin, l’opposition entre les deux hommes va jusqu’à leur apparence physique. Le docteur Lecadre, venu à Paris en 1825 et ayant suivi les cours des deux hommes produit une étude comparative des deux médecins en 1868 bien après leur mort. Il y décrit successivement Broussais et Laënnec. Broussais est « [de] stature élevée et a une physionomie heureuse »3 ; il est « [d]oué d’un esprit éminemment ardent, d’une vivacité extrême »4. A contrario, Laënnec est « un homme maladif, de très-petite taille, d’une grande intelligence, d’un esprit froid et positif »5 et est régulièrement surnommé par les auditeurs de ses cours « le petit Laënnec »6. Les cours de Broussais sont explosifs et l’on entend souvent le médecin hors de l’enceinte du cours, tout l’inverse des leçons de Laënnec. Si les deux hommes ont contribué à l’avancée de la médecine, Broussais n’a pas bénéficié de la même notoriété de Laënnec qui est encore de nos jours célébré comme un savant incontournable de la médecine française.

À l’époque, l’apprentissage de la médecine passe notamment par des expériences à l’étranger. Ainsi, nombreux sont les auditeurs des cours de Laënnec, au Collège Royal ou encore à l’hôpital Necker par exemple, à venir de toutes l’Europe, ce dont témoignent les cahiers d’émargement conservés aux archives7. Une grande partie de ces étudiants viennent d’Angleterre surtout après 1815, année qui voit la fin des guerres napoléoniennes. S’ouvre alors une nouvelle ère d’échanges intellectuels entre les deux pays8. Paris est à l’époque un centre névralgique pour la médecine pendant la première moitié du XIXe siècle9. Elle offre aux étudiants étrangers une qualité d’instruction et des opportunités d’apprentissage dans les disciplines phares de la médecine française, notamment dans les pratiques cliniques de dissection et d’autopsie. Les étudiants se rendent principalement dans les hôpitaux et assistent aux autopsies, voire en pratiquent, mais les plus assidus vont aussi aux cours théoriques dont ceux de Laënnec. Voici une description de ses cours par un de ses auditeurs :

Il montait dans sa chaire, en face d’une quarantaine d’auditeurs tout au plus mais des auditeurs de choix, hommes d’étude dont l’attention n’était jamais ..en faute…Il commençait par lire le sujet qu’il devait traiter, mais s’en écartant souvent pour citer des observations, pour raconter avec originalité quelques anecdotes médicales […]. À la fin de la leçon, on n’applaudissait pas au cours charmant et éminemment instructif auquel on venait d’assister, mais on se promettait bien d’y revenir…10

Croquis de Laënnec par C.J.B. Williams, ca. 1825

Des billets de gratitudes envoyés par certains des étudiants de Laënnec ainsi que des descriptions de leur utilisation du stéthoscope dans leur pays d’origine ont été conservés par celui-ci et sont arrivées jusqu’à nous. C.J.B. Williams, médecin britannique ayant suivi les cours de Laënnec entre 1825 et 1826 nous a laissé un croquis d’un portrait de Laënnec qu’il a lui-même réalisé11. Le médecin y est représenté avec ses lunettes qu’il portait régulièrement d’après les témoignages mais qui n’apparaissent que rarement dans les portraits plus officiels. A contrario, certains étudiants ou confrères français semblent plus frileux dans leurs compliments. C’est peut-être à cause de l’anti-royalisme de certains élèves et professeurs : la nomination de Laënnec à divers postes (notamment celui de la Faculté), de par sa proximité avec le pouvoir royal, a pu déplaire à certains.

L’invention de l’auscultation médiate

Une deuxième section de l’exposition  retrace l’invention majeure du professeur : le stéthoscope. Ce nouvel instrument est mentionné dans son ouvrage central de 1819 : De l’auscultation médiate ou traité des maladies du poumon et du cœur fondé principalement sur ce nouveau mode d’exploration. Bien qu’il soit possible de faire remonter l’analyse des maladies pulmonaires à l’époque d’Hippocrate, de l’École de Cnide et de l’École de Cos12, ce n’est qu’au XVIIIe siècle que l’examen clinique des cavités thoracique ou abdominale est inventé. En 1763, le médecin autrichien Leopold Auenbrugger (1722-1809) développe la méthode de la percussion digitale qui consiste à frapper directement avec l’extrémité des doigts recourbés une zone du corps. Nicolas Corvisart (1755-1821) fut le grand propagateur de cette méthode en France. Laënnec suit sa pratique et ses cours à la clinique de la Charité dès son arrivée à Paris en 1802. Néanmoins, il ne fut jamais totalement convaincu par cette technique et finit par inventer sa propre méthode qu’il appellera l’auscultation médiate. Provenant du latin auscultare, « prêter l’oreille ou écouter attentivement », le terme d’auscultation médiate fait référence à l’usage d’un mécanisme, d’un dispositif, d’un objet ou d’un outil permettant d’élargir la capacité auditive et de réussir à bien écouter un bruit, dans ce cas, celui des poumons ou des battements du cœur. L’auscultation immédiate, méthode déjà utilisée depuis l’époque hippocratique, comme son nom l’indique, ne requiert pas d’autre moyen que celui de l’oreille  qui, une fois appuyée contre le thorax, permet d’entendre légèrement les bruits internes. Ainsi, pour pouvoir développer sa méthode, Laënnec avait besoin de créer un stéthoscope, vocable composé de deux mots grecs : stéthos (poitrine) et le verbe skopein (observer). Pour bien écouter le corps d’un patient, à la différence de ses prédécesseurs, Laënnec arrive à la conclusion qu’il faut un moyen pour observer l’intérieur de la poitrine. Et pour le produire, ainsi que le raconte le médecin dans une de ses lettres, il s’est rappelé d’un phénomène d’acoustique :

[…] à l’extrémité d’une poutre on entend très distinctement un coup d’épingle donné à l’autre bout. J’imaginai que l’on pouvait peut-être tirer parti, dans le cas dont il s’agissait, de cette propriété des corps. Je pris un cahier de papier, j’en formai un rouleau fortement serré dont j’appliquai une extrémité sur la région précordiale et, posant l’oreille à l’autre bout, je fus aussi surpris que satisfait d’entendre les battements du cœur d’une manière beaucoup plus distincte que je ne l’avais jamais fait par l’application immédiate de l’oreille13.

C’est ainsi que Laënnec développe son premier outil d’appui pour sa pratique de l’auscultation. Sa découverte est rendue plus importante par la conceptualisation et la théorisation élaborées dans son Traité.

La publication du Traité et l’invention s’inscrivent dans un mouvement plus général de la médecine de l’époque. Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, entre les conflits politiques de la Révolution française, la médecine est restée en phase de transition entre une médecine très théorique, dite « des bibliothèques », et une très pratique, dite « clinique ». Au début du XIXe siècle, juste avant sa mort, le médecin français Marie François Xavier Bichat (1771-1802) s’intéresse à l’œuvre de Giovanni Battista Morgagni (1682-1771), l’un des premiers médecins européens à esquisser la méthode anatomopathologique. Il est possible de tracer les origines de cette méthode jusqu’à la Grèce antique, car c’est à cette époque que les premières descriptions de l’anatomie humaine ont été faites, notamment provenant des dissections essentiellement effectuées sur des animaux. Tant le corpus hippocratique comme l’œuvre de Galien reconstruisent les structures internes du corps humain à partir des sens et de ce que l’on observait lors desdites dissections. Ce paradigme anatomique fondé sur des rapprochements avec l’anatomie animale influence l’époque médiévale, jusqu’à sa fin, où les dissections sur les êtres humains commencent à réapparaître dans certains milieux. C’est notamment pendant la Renaissance que cette pratique s’étend en Europe, notamment grâce à l’œuvre d’André Vésale14, mais les grands peintres et sculpteurs de l’époque y participent : Léonardo Da Vinci, Raphaël, Donatello ou Michel-Ange, parmi d’autres15. L’évolution de l’anatomie en Europe conduit Morgagni à publier un ouvrage en 1761, De Sedibus et causis morborum per anatomen indagatis (Sur la localisation et les causes des maladies), rendant compte de plus de 500 autopsies en lien avec la maladie et les symptômes que les patients avaient quand ils étaient en vie. Ainsi, Morgagni devient l’initiateur d’un courant médical cherchant l’origine de la maladie sur la lésion ou l’altération des organes. La cause de la maladie n’est plus, comme avaient cru les médecins suivant Hippocrate ou Galien, dans une altération des humeurs ou de l’équilibre des substances à l’intérieur du corps, mais elle se trouve dans l’organe qui pâtit d’une lésion ou d’une modification. De cette manière, la dissection humaine (anatomie) s’enrichit de l’étude des maladies (pathologie) pour donner forme au début de la méthode anatomopathologique.

Cette nouvelle approche de la médecine ne se répand pas tout de suite en Europe. Néanmoins, en Écosse, Matthew Baillie publie un des premiers traités d’anatomie pathologique de l’histoire, pratique qui deviendra plus courante tout au long du XIXe siècle. Le Traité d’anatomie pathologique du corps humain, traduit en français en 1803 (The Morbid Anatomy of Some of the Most Important Parts of the Human Body, 1793) influence directement la médecine française. Bichat, en s’appuyant sur les travaux de Morgagni, développe la notion de tissu et déplace le siège des maladies des organes aux tissus. Des médecins comme Gaspard Laurent Bayle (1774-1816) ou Pierre-André Louis (1782-1872), parmi d’autres, contribuent également au développement de cette nouvelle approche médicale en France. En rencontrant Bichat, Laënnec s’intéresse à cette méthode, qui combinait sa pratique chirurgicale avec le développement théorique et clinique. Ayant été chirurgien pendant sa formation à Nantes et notamment pendant ses campagnes comme médecin de guerre, Laënnec développe facilement une exécution très minutieuse des autopsies. En alliant son habilité technique à sa curiosité intellectuelle, Laënnec devient un des plus grands représentants de l’anatomopathologie en France. Entre 1803 et 1804, déjà à Paris, le médecin breton inaugure un cours d’anatomie pathologique, concurremment avec le médecin Guillaume Dupuytren (1777-1835). Il s’agit d’un des premiers cours d’anatomie pathologique en France, même si ce n’était pas de manière officielle ; c’est en 1819, à Strasbourg que Jean Frédéric Lobstein (1777-1835) inaugure la première chaire française d’anatomie pathologique. Laënnec rédige également l’entrée sur l’anatomie pathologique dans le deuxième tome du Dictionnaire des sciences médicales par une Société de médecins et de chirurgiens en 181216. Il prépare enfin un traité résumant ses cours au début du XIXe siècle, qui ne paraîtra pas de son vivant car à la même époque, plusieurs ouvrages sur l’anatomie pathologique paraissent, ce qui semble avoir découragé Laënnec pour le sien17. Il décide de remettre le manuscrit à son cousin, Mériadec Laënnec (1797-1873), médecin de la Faculté de médecine de Nantes. Ce dernier l’envoie à Victor Corvil, professeur d’anatomie pathologique à la Faculté de médecine de Paris qui, après une lecture attentive, décide de le publier en 1884 sous le titre : Traité inédit sur l’anatomie pathologique ou exposition des altérations visibles qu’éprouve le corps humain dans l’état de maladie18.

L’invention du stéthoscope est directement liée au contexte du développement de l’anatomie pathologique et contribue à l’expansion de la discipline. Elle permet en effet la description des états internes des organes et des tissus, la découverte et la nomination des maladies et la liaison entre les signes ou les symptômes et les endroits précis du corps contenant les maladies. Les symptômes et les lésions ayant été identifiés avec l’outil avant la mort du patient sont ensuite confirmés et analysés plus en détail lors de l’autopsie. C’est pourquoi on peut considérer le stéthoscope comme l’une de plus grandes contributions à l’histoire de la médecine et de l’anatomie pathologique. Dans son Traité, il expose minutieusement sa méthode d’exploration, en décrivant de manière exacte les lésions que sa découverte lui a permis de connaître.

Un médecin polyvalent ?

L’exposition se concentre ensuite sur les différentes facettes de la carrière de Laënnec : médecin, chercheur, écrivain, mettant en lumière ses diverses publications et productions. Du côté médical et scientifique, il est possible de voir sa thèse, soutenue en 1804 et intitulée Propositions sur la doctrine d’Hippocrate, relativement à la médecine-pratique : présentées et soutenues à l’École de médecine de Paris, le 22 prairial an XII19.

Rapidement après son arrivée à Paris, Laënnec, en proie à des difficultés financières, se voit offrir par Corvisart une place de rédacteur dans le Journal de médecine, chirurgie et pharmacie. Il y écrit, en utilisant différentes initiales, jusqu’à la fin de l’année 1808. De 1805 à 1806, il est même rédacteur-sociétaire du journal. Il rédige principalement des comptes rendus d’ouvrages et des biographies. Les premiers portent sur des doctrines médicales, comme celui sur l’ouvrage traduit Éléments de médecine, du médecin écossais John Brown dont la doctrine est très populaire à l’époque20. Il se découvre un vrai talent et cela va lui permettre d’être au courant de tout ce qui se passe en médecine en Europe. Les articles de Laënnec sont « remplis d’idées originales »21 et « ses exposés sont fidèles, sans longueurs inutiles, et présentés d’une façon souvent fort piquante […] »22 d’après l’analyse de l’un de ses biographes, Alfred Rouxeau. Laënnec n’hésite pas à prendre la défense de certains collègues ainsi que de sa Bretagne natale. Il se sert aussi des différents articles qu’il rédige pour mettre en avant et promouvoir ses propres recherches. De manière générale écrire et publier des articles est une façon pour les futurs médecins d’améliorer leur sort et d’aspirer à une carrière plus prestigieuse puisque cela permet de se faire connaître dans le monde médical23. Il n’est d’ailleurs pas le seul dans ce cas. Gaspard Laurent Bayle et Guillaume Dupuytren, deux autres médecins contemporains de Laënnec publient comme lui avant d’être diplômés. Cela va mener à la création d’une sorte de tradition pour les internes de médecine : écrire et publier des articles médicaux avant de recevoir son diplôme devient presque une nécessité.

Laënnec, René. Première page du Mémoire sur les vers vésiculaires, 1804.

Laënnec ne limite toutefois pas ses activités de recherches au Journal de Médecine. Il entre en 1804 à la Société de l’École de Médecine, qui remplace la Société Royale de Médecine et l’Académie Royale de Chirurgie, et rédige plusieurs entrées dans le Dictionnaire des sciences médicales24. Les membres de la Société se regroupent une fois par semaine pour discuter des dernières recherches dans le domaine médical. Entre 1804 et 1811, Laënnec en est un membre actif et collabore avec nombre de ses contemporains tels que Chaussier, Cuvier ou encore Duméril. C’est lors du processus d’admission qu’il présente et lit en février 1804 son Mémoire sur les vers vésiculaires, une longue analyse et classification des vers vésiculaires dont la première page a été reproduite pour l’exposition. En plus de ses découvertes sur l’anatomie pathologique, Laënnec est reconnu pour ses études sur les parasites comme en démontre ce mémoire de presque deux cents pages. Il est l’auteur d’autres études sur le sujet et travaille en collaboration avec d’autres membres de la Société, notamment George Cuvier, naturaliste et professeur au Collège de France sur la chaire d’histoire naturelle de 1800 à sa mort en 1832.

Ayant grandi dans un milieu cultivé – son père était poète et écrivain en plus d’être juriste –, Laënnec avait développé un goût pour les lettres et les arts. Nombreuses sont les références à ses intérêts pour le théâtre, le dessin25, la danse et la musique, lui-même ayant appris à jouer la flûte pendant ses études en médecine à Nantes26. De la même manière, il a appris le latin assez jeune, et même fait des traductions de Virgile à l’âge d’onze ans27. Il a d’ailleurs souhaité, tout au long de sa carrière, que le latin devienne la langue officielle de la médecine notamment pour les publications médicales. En effet, il affirme dans plusieurs articles du Journal de Médecine ne pas être un fervent amateur des traductions qu’il juge souvent peu fidèles au texte d’origine. En même temps que les traductions, il avait commencé à écrire ses premiers poèmes. L’un d’eux est en réalité une fable intitulée « La Barque et le Vaisseau », un autre est titré « Les Fils d’un Laboureur »28. L’écriture occupe une partie de sa vie jusqu’en 1800. Il écrira cette même année La guerre des Vénètes : poème épique héroï-comique. Le docteur Paul Busquet, bibliothécaire de l’Académie de Médecine publiera ce manuscrite de manière posthume en 193129.  En janvier 1800, l’ordonnateur Dugard délivre à Laënnec une commission provisoire d’officier de santé de 3e classe ; il travaille également dans les ambulances et part en expédition dans le Morbihan. Pendant son séjour à Vannes, le soir, il raconte par écrit les évènements de la journée. Il s’agit d’un récit allégorique, racontant l’histoire d’un médecin à Vannes, du nom de Cennéal (anagramme de Laënnec).

Facsimilé d’une ordonnance de Laënnec. Archives du Collège de France, 16 CDF 221-5

Si Laënnec connait un début de carrière fulgurant, il entre après 1805 dans une période « creuse ». Il continue ses cours d’anatomie pathologique et son traité, mais n’a pas assez d’argent pour le publier. Même si des postes se libèrent à la Faculté de médecine, il n’est jamais choisi pour y enseigner. Il est obligé de prendre des patients et faire des consultations pour gagner un peu d’argent alors même qu’il se destinait à la recherche et à l’enseignement clinique. Il devient vite un praticien renommé et demandé mais sa patientèle, de plus en plus nombreuse, l’épuise, et sa santé fragile l’oblige à faire plusieurs voyages en Bretagne pour s’y ressourcer. Il est le médecin des Chateaubriand, de plusieurs cardinaux dont le cardinal Fesch et est consulté par Madame de Staël, la célèbre romancière et philosophe. Il possède un cabinet de consultation mais se rend également au chevet de ses patients aux quatre coins de Paris et parfois même à la campagne. Il devient aussi à la fin de l’année 1821 le médecin personnel de la Duchesse de Berry, épouse du second fils de Charles X. Le poste avait d’abord été proposé à Jean-Noël Hallé (médecin du futur Charles X et le prédécesseur de Laënnec sur la chaire de médecine du Collège de France, 1796-1822), mais celui-ci, trop âgé, confie la tâche à Laënnec, qui n’a pas d’autre choix que d’accepter. Cependant, malgré la fatigue et le nombre croissant de patients, Rouxeau nous dit que « Laënnec fut en réalité aussi passionné pour la pratique médicale que pour la science anatomo-clinique. Il en arriva même très rapidement à estimer que tout ce qui, dans la carrière médicale, peut éloigner de la pratique, doit être sans nul regret sacrifié »30.

Hommages

Une dernière section donne à voir les nombreux hommages rendus au médecin, en exposant des articles, des brochures de différentes commémorations (anniversaires de naissance et de mort, mais également anniversaires de publication du Traité, de sa thèse ou de l’invention du stéthoscope). En 1919 est ainsi célébré à Quimper le centenaire du Traité d’auscultation médiate. Il est organisé par des médecins du Finistère en association avec le Collège de France, la Faculté de médecine de Paris, l’école de médecine de Nantes et d’autres associations31. En 1926 est célébré le centenaire de la mort de Laënnec, à Paris cette fois. Trois jours de célébrations sont organisés à la Sorbonne et Arsène D’Arsonval, alors professeur sur la chaire de médecine du Collège de France, prononce un discours en l’honneur de Laënnec. En 1981, le bicentenaire de sa naissance s’inscrit au calendrier des célébrations nationales et l’ensemble des manifestations est placé sous le haut patronage du Président de la République de l’époque, Valéry Giscard d’Estaing. Un colloque a lieu au Collège de France le mercredi 18 et jeudi 19 février 198132. D’autres célébrations (expositions, conférences…) sont organisées dans divers lieux parisiens : au Palais de la Découverte, à la mairie du VIe arrondissement ou encore à l’Académie nationale de Médecine et plusieurs autres institutions en Bretagne. Enfin, en 2019 à Nantes, est organisée une journée à l’occasion du bicentenaire du Traité.

Laënnec est également présent dans l’espace public au travers de bustes, statues, de plaques et de bâtiments nommés en son honneur partout en France (Quimper, Faculté de Médecine de Paris, Collège de France). Il fait donc partie des grands médecins français dont la postérité n’est plus à démontrer. D’autant plus que son invention, le stéthoscope, et ce malgré le développement de l’imagerie médicale, reste un instrument essentiel à tout médecin33.

L’exposition est gratuite et s’adresse à tous publics du lundi au vendredi, de 9h à 18h, sauf les jours fériés, à la Bibliothèque patrimoniale du Collège de France, site Marcelin Berthelot (11 place Marcelin-Berthelot, 75005 Paris).

  1. Publié dans Archives générales de médecine, 1823, série 1, n° 01, p. V-XX. Document conservé à la Bibliothèque patrimoniale du Collège de France ; cote : XV 8°5895. []
  2. Tiré de Laennec, René Théophile Hyacinthe. Laennec, 1781-1826 : (Documents inédits), Paris, Masson et Cie, 1926. Document conservé à la Bibliothèque patrimoniale : cote : XV 4°1384. []
  3. Chéreau Achille, Laennec. Esquisse bibliographique, Paris : Asselin, 1879, page 9. []
  4. Idem, ib. []
  5. Idem, ib. []
  6. Idem, p. 10. []
  7. Voir les registres numérisés sur Salamandre : https://salamandre.college-de-france.fr/archives-en-ligne/ead.html?id=FR075CDF_00CDF0007-2&c=FR075CDF_00CDF0007-2_de-26 []
  8. Palluault, Florent. Medical Students in England and France, 1815-1858. A Comparative Study. Thèse présentée pour le Doctorat en Philosophie (D. Phil), Oxford, 2003, p.9. https://numerabilis.u-paris.fr/medica/ressources/pdf/histmed-asclepiades-pdf-palluault2.pdf. []
  9. Avant que l’attention se tourne vers l’Allemagne pendant la seconde moitié du XIXe siècle notamment grâce au développement des recherches en laboratoire. []
  10. Rouxeau, Alfred. Lae͏̈nnec. 2. après 1806. 1806-1826  : d’après des documents inédits, Quimper,: Éditions de Cornouaille, 1978, p.307. Document conservé à la Bibliothèque patrimoniale du Collège de France : cote : LAEN ROU lae 2. []
  11. Duffin, Jacalyn. To see with a better eye: a life of R.T.H. Laennec, Princeton, Princeton University Press, 1998, p. 262 Document conservé à la Bibliothèque patrimoniale : cote : LAEN DUF tos. []
  12. Principales écoles de médecine de l’Antiquité, environ au Ve siècle avant J. C. Dans les 44e et 45e paragraphes du 2e livre De Morbis, Hippocrate avait décrit le procédé de la succussion (application de l’oreille sur le thorax du malade) qu’il recommande comme pouvant indiquer la présence du pus dans la poitrine. L’École de Cos, contemporaine de la première et longtemps considérée par les historiens de la médecine comme rivale, pratiquait également des méthodes pour connaître des maladies des poumons, de la rate et du foie, comme la percussion ou l’auscultation directe (coller l’oreille directement sur la zone à examiner). Voir Irigoin, Jean. La Collection hippocratique et son rôle dans l’histoire de la médecine, Leiden,  E.J. Brill impr. au Liban, 1975 (en particulier la communication sur Laënnec, p. 97-105). []
  13. Citation présente dans le discours prononcé par Arsène d’Arsonval au nom du Collège de France aux cérémonies du centenaire de Laënnec (Annuaire du CDF 1926-1927), p.40. []
  14. Son livre De humani corporis fabrica (Sur le fonctionnement du corps humain ; 1543) est considéré comme l’ouvrage fondateur de l’anatomie moderne en Europe. L’édition de 1964 est conservée à la Bibliothèque patrimoniale du Collège de : cote : XV Fol°289. []
  15. Pour plus de détails voir : Pieters Corinne, « L’anatomie entre art et science au XVIe siècle : autopsie d’un regard », dans Communication et langages, n°127, 1er trimestre 2001. Dossier : Le corps saisi par l’image. pp. 61-77. DOI : https://doi.org/10.3406/colan.2001.3061 ; ou Binet Jacques-Louis, Dessins et traités d’anatomie. Avec Pierre Descargues. Dossiers graphiques du Chêne, Chêne, 1980. []
  16. Dictionnaire des sciences médicales par une Société de médecins et de chirurgiens, T. II, Paris, Panckoucke, 1812, p. 46-61. []
  17. Cruvelhier J., Essai sur l’anatomie pathologique en général, 2 vol., Paris, chez l’auteur eL chez Crochard, libraire, 1816 ; Andral, G. Précis d’anatomie pathologique. 2 vol., Paris, chez Gabon, libraire-éditeur, 1829 ; Lobstein J. F., Traité d’anatomie pathologique, Paris, chez F. G. Levrault, 1829. []
  18. Laënnec, R. T. H. Traité inédit sur l’anatomie pathologique ou Exposition des altérations visibles qu’éprouve le corps humain dans l’état de maladie. Introduction et premier chapitre précédés d’une préface par V. Cornil (Professeur d’anatomie pathologique à la Faculté de médecine de Paris), Paris, Félix Alcan, 1884. []
  19. De l’Imprimerie de Didot Jeune, imprimeur de l’École de Médecine, rue des Maçons-Sorbonne, n° 406, An XII 1804. Document conservé à la Bibliothèque patrimoniale du Collège de France, XV 4°325. []
  20. Rouxeau, p.88. []
  21. Rouxeau, p. 95. []
  22. Ibid. []
  23. Palluault, p.235. []
  24. Par exemple, en 1813 il écrit plusieurs entrées dans le dictionnaire : sur la dégénérescence, les cartilages accidentels, etc. []
  25. Dessiné et lithographié par lui-même, un portrait de Laënnec de 1810 est conservé au Musée Laënnec, à Nantes, et a été reproduit par Alfred Rouxeau dans le deuxième tome de sa biographie de Laënnec. []
  26. Bon latiniste, helléniste, lisant Hippocrate dans le texte, il était en outre doté d’une excellente oreille musicale et d’un sens aigu de l’observation, avantages et qualités qui l’aidèrent à mieux percevoir, décrire, analyser et interpréter les révélations de l’auscultation pulmonaire face aux lésions anatomiques. []
  27. Rouxeau Alfred, Laënnec avant 1806  : Quimper – Nantes – Paris, 1781-1805, d’après des documents inédits  : l’enfance et la jeunesse d’un grand homme  avec 8 planches hors texte et 34 lettres de Laënnec, Paris, J-B. Baillière et fils, 1912, p. 41-43. Document conservé à la Bibliothèque patrimoniale du Collège de France: cote XV 8°3643/1. []
  28. Il en existe d’autres qui ont été écrits jusqu’en 1800 : « DA l’amour Dithyrambe » ou encore une sorte de ballade-cantate, intitulée « Ina ». []
  29. Document conservé à la Bibliothèque patrimoniale du Collège de France  : cote XV 8°5609. []
  30. Rouxeau, p.138. []
  31. Laboisse Christian, « Laennec, d’un centenaire (1819) à l’autre (2019) », communication dans le cadre de la Journée Laënnec à l’occasion de la célébration du bicentenaire du traité « de l’auscultation médiate » de Laënnec (1819-2019), Université de Nantes, 2019. https://mediaserver.univ-nantes.fr/videos/christian-laboisse-laennec-dun-centenaire-1819-a-lautre-2019/ []
  32. « Laënnec, René-Théophile Hyacinthe » : dossier personnel. Archives du Collège de France, 16 CDF 221, sous-dossier Colloque Collège de France Laënnec. []
  33. Müller Olivier et Mach François, « Le stéthoscope a le souffle en poupe », Rev Med Suisse, vol.14, n°608, mai 2018, pages 1059-1060. []
Leandro Daza Dadan
Leandro Daza Dadan
Gabrielle Mota
Gabrielle Mota

Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons Attribution Utilisation non commerciale Partage dans les mêmes conditions 4.0 International. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont “Tous droits réservés”, sauf mention contraire.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Leandro Daza Dadan, Gabrielle Mota (6 mai 2026). Exposition-dossier « René Théophile Hyacinthe Laënnec (1781-1826) ». Bibliothèque patrimoniale du Collège de France (4 mai -31 juillet 2026). Colligere. Consulté le 11 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/166nl


Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.