« Préhistoire : entre utopie et réalité » : exposition au Collège de France (29 avril-19 juillet 2026)
Le Collège de France s’est engagé, depuis 2016, dans une politique d’expositions ambitieuses organisées sur son site historique place Marcelin-Berthelot (5e arr.), les plus récentes étant « Le papyrus dans tous ses états, de Cléopâtre à Clovis » (2021), « Champollion 1822, et l’Égypte ancienne retrouva la parole » (2022), « À bras-le-corps ! Savants et instruments au Collège de France au XIXe siècle » (2024) et enfin « Vins, huiles et parfums. Voyage archéologique autour de la Méditerranée antique » (2024-2025). Tous ces projets s’appuient sur la recherche menée dans l’établissement, avec des commissariats scientifiques confiés à des professeurs du Collège de France.
Le commissariat de « Préhistoire : entre utopie et réalité », a été confié au professeur de paléoanthropologie, Jean-Jacques Hublin, qui a axé son propos sur la fascination hors du commun suscitée par la préhistoire dès le XIXe siècle : savants et artistes s’emparent alors avec le même enthousiasme d’une époque mystérieuse qu’ils contribuent à définir autant qu’à inventer. Objet scientifique, la préhistoire devient aussi un continent fertile de l’imaginaire, ce monde perdu qu’hommes et femmes de science, mais aussi écrivains, peintres et sculpteurs peuplent de leurs hypothèses et de leurs rêveries, souvent insolites ou spectaculaires, parfois contradictoires. L’hypothèse est ainsi que chaque époque produit, y compris le XXIe siècle, de nouvelles images de nos origines. Mais la genèse et l’évolution scientifique de la discipline sont également étudiées dans une des sections de l’exposition, pour montrer l’état actuel des connaissances, qui s’appuient sur les plus récentes découvertes archéologiques, sur l’odotonlogie, ou encore sur l’étude du dimorphisme sexuel. On y explique par exemple comment a émergé la notion d’hominine et comment le concept d’arbre phylogénétique des espèces humaines est désormais remplacé par la notion de buissonnement.
Pour mener à bien ce projet, le Collège de France a pu bénéficier de partenariats exceptionnels, notamment avec le musée d’Archéologie nationale –Domaine national du château de Saint-Germain-en-Laye qui lui a ouvert ses collections archéologiques, archivistiques et bibliographiques afin d’offrir au public une vision pluridisciplinaire. De nombreux autres prêteurs ont permis d’explorer les différents avatars des protagonistes de la préhistoire. Du reste, le catalogue de l’exposition est également le produit d’un travail collectif, à l’image de ce qu’est la recherche en archéologie, du terrain au laboratoire.
La particularité de l’exposition « Préhistoire : entre utopie et réalité » est de s’inscrire dans la longue généalogie de professeurs du Collège de France qui ont marqué la discipline depuis l’élaboration de la notion de préhistoire au début du XIXe siècle. Ainsi, avec Georges Cuvier (chaire Histoire naturelle, 1800-1832, ill. 01) et surtout au XXe siècle, le Collège de France a-t-il longtemps accueilli en son sein un préhistorien porteur d’idées nouvelles et passeur de savoirs : Henri Breuil (chaire Préhistoire, 1929-1947, ill. 02), André Leroi-Gourhan (chaire Préhistoire, 1969-1982), Yves Coppens (chaire Paléoanthropologie et Préhistoire », 1983-2005), Jean Guilaine (chaire « Civilisations de l’Europe au Néolithique et à l’âge du Bronze, 1995-2007), Michel Brunet (chaire Paléontologie humaine, 2007-2011) et enfin Jean-Jacques Hublin (chaire Paléoanthropologie, 2014 à aujourd’hui). Tout à la fois responsables de fouilles archéologiques et directeurs de laboratoire, ces chercheurs ont porté des découvertes majeures: ils ont mis au jour des fossiles significatifs pour écrire l’histoire des hominines, découvert des décors rupestres, interprété des données de terrain, initié des procédés technologiques novateurs ou de méthodologies de recherche pluridisciplinaires ; en somme chacun a su faire avancer sa discipline et mettre le Collège de France au cœur de l’actualité, tout en enseignant infatigablement et en transmettant son savoir au public le plus large.


Il était donc pertinent de s’intéresser aux collections conservées au Collège de France (archives, imprimés, objets) afin d’analyser l’héritage laissé par plus d’un siècle d’enseignements dans un établissement supérieur. Il apparaît, dès lors, que ces collections offrent une double perspective, d’une part souligner la pratique éditoriale de l’établissement et de ses professeurs, d’autre part exemplifier sa vocation pédagogique. Le premier aspect est illustré par la politique d’acquisition de la bibliothèque patrimoniale (80 000 ouvrages) dont l’une des missions est de rassembler les publications des professeurs et les écrits en rapport avec leurs travaux, de collecter aussi les dons ou les legs de documents de toutes natures, noyaux à partir desquels se constituent progressivement des ensembles infiniment précieux. Parmi les professeurs mentionnés précédemment, il faut citer particulièrement les éditions anciennes de Georges Cuvier, d’Henri Breuil (tirés à part souvent numérisés) ou encore les ouvrages d’Yves Coppens (y compris les bandes dessinées scientifiques). Ressortissent également à cet inventaire les archives de certains professeurs liées à leurs projets éditoriaux, par exemple certains travaux scientifiques d’Henri Breuil (notamment deux rapports inédits sur Lascaux : 16 CDF 49, liasses 23 et 39) ou encore les papiers d’André Leroi-Gourhan dans lesquels figurent les dactylographies annotées de plusieurs livres majeurs comme Le geste et la parole, Les chasseurs de la préhistoire ou encore Préhistoire de l’art occidental (respectivement 76 CDF 27, 34, 28).
Le volet pédagogique de leur activité trouve à s’illustrer particulièrement à partir de documents et d’objets entrés de manière non systématique au Collège de France. Il faut rappeler que si les archives de la recherche sont constituées d’archives tant publiques que privées, leurs producteurs ne sont pas tenus de les déposer dans leur établissement d’appartenance1. Ainsi la collecte n’est-elle pas automatique et la recherche menée au sein des chaires est-elle par conséquent difficile à documenter au-delà des résumés des cours publiés dans les Annuaires. Il est donc particulièrement précieux de disposer de documents relatifs à l’enseignement d’Henri Breuil durant la Seconde Guerre mondiale (16 CDF 49, dossiers 18 à 34), ou encore de la correspondance scientifique d’André Leroi-Gourhan (76 CDF). Pour illustrer la constitution des réseaux scientifiques, les archives administratives et photographiques liées à l’action de Louis Capitan (chaire « Antiquités américaines », 1908-1929) sont également une source précieuse : il œuvre en 1925 et 1929 à la création de la chaire de Préhistoire finalement confiée à Henri Breuil, avec qui il collabore pour l’illustration de ses cours (ill. 03). Parmi les éléments significatifs figure également une collection de moulages de fossiles transmis par les professeurs Yves Coppens (plusieurs fragments de Lucy), Michel Brunet (notamment Toumaï, ill. 04) ou Jean-Jacques Hublin (mandibule d’Irhoud 11, ill. 05). Supports de travaux pratiques avec les étudiants, ces moulages sont également pour les professeurs un outil indispensable pour leurs études personnelles, conjointement aux reconstitutions 3D et virtuelles rendues possibles par la technologie moderne. Les moulages sont loin d’être de pâles reproductions et ils ont également acquis avec le temps une valeur culturelle considérable : en effet, la simple évocation de ces fossiles permet d’offrir une vision stimulante sur le produit des fouilles archéologiques et sur la façon dont la préhistoire s’est « incarnée » à travers des fossiles humains significatifs.


Résine ; 16,3 x 21,1 x 12,5 cm. Paris, collections muséales du Collège de France (CDF 550). © Cliché Frédérique Pailladès. Collège de France.

- Laure Léveillé (6 décembre 2022). Faire fond(s) : la collection « Faire savoir » et les archives du Collège de France. Colligere. Consulté le 8 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/bde9. [↩]
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Marc Verdure (29 avril 2026). « Préhistoire : entre utopie et réalité » : exposition au Collège de France (29 avril-19 juillet 2026). Colligere. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/165f7

